L’histoire matérielle d’un film nitrate, deuxième partie : la préservation - Texte 5
Les adeptes de la restauration numérique sont très enclins à numériser les éléments originaux (même quand ces derniers ont déjà été dupliqués par des moyens photochimiques ou n’ont pas encore été préservés) parce que ces originaux appartiennent à une génération plus ancienne et garantissent donc une meilleure reproduction de l’image originale (du moins si la pellicule nitrate n’a pas commencé à se décomposer). Toutefois, cette pratique ne respecte pas les conditions minimales de préservation de films (comme on le verra dans la partie sur l'éthique de la restauration), en particulier quand l’original se détériore et qu’aucune copie photochimique n’en a été faite. La numérisation d’un film nitrate non préservé peut s’inscrire dans le processus de préservation si elle aboutit à la production d’une nouvelle série d’éléments positifs et négatifs. Sinon, cette approche ne répond qu’à un besoin d’accessibilité immédiat, aux dépens du maintien de l’accès au film à plus long terme. Le matériel original pourrait alors n’être jamais préservé, en vertu d’une croyance selon laquelle les fichiers numériques suffisent pour garantir la pérennité du film.
À propos des couleurs
Jusqu’ici, nous avons délibérément ignoré le fait que certaines des copies de l’arbre généalogique du diagramme 1 étaient teintées, virées, traitées au pochoir ou colorisées à la main. Pendant de nombreuses années, les institutions patrimoniales et les cinémathèques l’ont également ignoré, car elles n’avaient ni les moyens financiers ni l’infrastructure technologique nécessaires pour rendre, lors du processus de duplication, les couleurs avec assez de précision. Les conservateurs sont arrivés à la conclusion que reproduire les films muets en noir et blanc, sans tenir compte de leur palette chromatique, était toujours mieux que rien. De nombreuses copies nitrate qu’ils ont dupliquées sont aujourd’hui perdues à jamais. Si l’on peut regretter la perte définitive des magnifiques couleurs des originaux, on doit être reconnaissant envers ceux qui sont parvenus à conserver ces films au meilleur de leurs capacités et dans des circonstances difficiles. Les images ci-dessous, provenant d’un positif nitrate et de sa copie noir et blanc, permettent de mesurer l’ampleur des compromis consentis et de voir tout ce qui est devenu invisible dans les milliers d’œuvres ne survivant plus aujourd’hui qu’à travers de pâles copies monochromes.
