L’histoire matérielle d’un film nitrate, deuxième partie : la préservation - Texte 2
Cette copie no 36 devient alors une matrice, soit l’unique substitut des négatifs caméra originaux perdus. Les archivistes l’appellent « positif intermédiaire » ou « interpositif » pour cette raison, même si à l’origine cette copie n’était pas destinée à jouer un tel rôle. C’est là que, pour la première fois, le jugement du conservateur est mis à contribution et susceptible d’infléchir l’histoire matérielle du film. Si la copie n’était pas unique, sa dénomination archivistique ne serait pas nécessairement différente. Puisqu’il s’agit de la copie nitrate d’un film muet – un objet rare par définition –, elle serait sans doute considérée comme une matrice de toute façon.
Jusqu’au début des années 2000, les copies d’archives étaient couramment projetées, à condition qu’il existât aussi un élément de conservation – autrement dit un négatif – tiré de la matrice. Si la copie de projection devenait inutilisable, il suffisait d’en produire une autre. Selon cette approche tout à fait sensée, les cinémathèques et les institutions de conservation projetaient toujours la même copie jusqu’à ce que celle-ci se détériorât au point de ne plus pouvoir être utilisée. Cette règle de base que les institutions suivaient par le passé ne peut plus être appliquée sans que ses conséquences soient sérieusement examinées. Qu’elle soit en couleurs ou en noir et blanc, une copie d’archives destinée à la projection ne se remplace jamais si facilement. Même si on a conservé un négatif ou que l’on sait qu’il en existe un, il n’y a aucune garantie qu’une nouvelle copie sera aussi bonne que la précédente. Par ailleurs, produire une nouvelle copie coûte très cher, et les fonds destinés aux institutions patrimoniales et aux cinémathèques sont limités.
Le processus de duplication photochimique
La cinémathèque détenant la copie no 36 de notre étude de cas fictif opte pour le processus de duplication photochimique décrit dans le diagramme qui suit. La pellicule est nettoyée, réparée et entreposée au froid. Dès que les ressources financières le permettent, la copie est envoyée à un laboratoire qui produit un négatif (du même format lorsque c’est possible ou requis par la nature du projet). La reproduction photographique se fait par tirage contact (le positif et le négatif passent dans la tireuse en continu) ou bien image par image (chaque cadre du film est exposé séparément devant l’élément dupliqué). La seconde méthode est beaucoup plus lente, mais beaucoup plus précise, en particulier lorsque le matériel source est fortement endommagé ou a rétréci.
