La fin de la lune de miel entre Netflix et le septième art? - Texte 5
On peut conclure de ces deux contournements identitaires que, comme on a par ailleurs pu le dire dans d’autres circonstances, le numérique est véritablement un grand égalisateur de médias[9]. Des médias qui feront tout pour contrer les éventuels déboires en matière de chiffres de vente, lesquels constituent le nerf de la « guerre », quitte à vendre leur âme au diable, quitte à se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas…
Un peu, à la folie, pas du tout… Netflix aime-t-il encore le cinéma?
De plus, force est de constater que cette baisse de régime sur le plan des abonnements a pour conséquence (si l’on suit la logique de l’entrelacement de la production avec la réception) un net désengagement du côté de l’aide à la création cinématographique – et surtout le déboulonnement du mythe d’El Chapo Netflix, qui accumulait selon cette vision de la richesse, oui, mais pour la redistribuer aux pauvres créateurs cinématographiques. Soutenu par un discours publicitaire joliment paré de cinéphilie et qui se déclinait autour du refrain « Netflix aime et soutient le cinéma » voire, plus radicalement, « Netflix est le cinéma », on en arrivait jusqu’ici presque à croire que, sans Netflix, l’authentique création cinématographique (ou « filmique ») ne pourrait ni se matérialiser, ni s’épanouir – le syndrome Jane Campion en quelque sorte.
Or, la realpolitik économique a remis à l’ordre du jour la loi impitoyable de l’aplatissement des porosités, des irréductibles connexions entre développement « créatico-productif » et fortune sur le plan consommation/réception. À compter de 2022, l’étoile de Netflix, qui brillait jusque-là au firmament, commence à pâlir, et c’est le début de la fin de la « lune de miel[10] » entre plateformes et cinéma, un certain retour des impératifs de rentabilité se faisant sentir. Ce recentrage éditorial est par ailleurs bien résumé par Ted Sarandos lui-même dans la formule qui condense la nouvelle politique maison : « bigger, better, fewer[11] ».
Ne serait-ce que pour s’assurer de respecter une certaine cohérence éditoriale, Netflix, en amorçant son récent changement de cap, ne voulait assurément pas le faire paraître trop péremptoire. On trouve donc toujours certains signes d’une stratégie de légitimation cinéphilique grâce au septième art : se payer des cinéastes reste de bon ton pour enluminer le catalogue, tout comme l’entente de mécénat signée en février 2023 avec ce haut lieu de la cinéphilie française et internationale qu’est la Cinémathèque française.