Le magnétophone Perfectone - Texte 3
La technique du son sur magnétophone est utilisée dès 1953 par des équipes de reportage de la télévision allemande[5]. Dès 1953, l’Office national du film du Canada (ONF) fait l’acquisition de deux Nagra. Ils ne servent qu’aux sons d’ambiance au début. Un ingénieur de l’ONF met au point un magnétophone à ruban lisse, le Sprocketape, entre 1953 et 1956[6]. Du son (magnétique) direct synchrone est utilisé, par une télévision allemande, pour un reportage en Afrique en janvier 1954[7].
Dans le générique de fin de Vivre sa vie de Jean-Luc Godard (1962), on lit : « enregistreur Perfectone[8] ». Le son direct pris sur le plateau grâce au Perfectone devient essentiel dès la première séquence. Dans la séquence d’ouverture de Vivre sa vie, le bruit des tasses, des petites cuillères, des soucoupes, dans le café, brouillent régulièrement la conversation entre les deux personnages joués par Anna Karina (Nana) et André Sylvain Labarthe (Paul). L’ensemble de cette séquence est placé sous le signe du bruit perturbateur créé par des objets de la vie courante. Jean-Luc Godard tenait absolument à utiliser un magnétophone et à faire du son direct pour ce film. Cela a posé des difficultés et entraîné une journée « sinistrée », remboursée par la compagnie d’assurance pour pouvoir faire des prises supplémentaires, car l’image et le son ont été désynchronisés pendant les plans faits le 26 février 1962[9]. Le matériel utilisé pour le film est simple et capte tout l’espace sonore, avec un micro placé sur un tout petit trépied, juste devant les deux acteurs. Le micro est visible dans un reflet du miroir du bar. Il est posé sur le comptoir, à 20 cm d’Anna Karina, masqué par cette dernière, qui est filmée de dos. Les bruits des tasses posées sur le comptoir (à quelques centimètres du micro) sont captés aussi fort (voire plus) que la conversation. Ce bruit de choc de porcelaine est particulièrement puissant. Les aigus percutants ne peuvent être filtrés. Ils créent un écart violent avec les fréquences hertziennes moyennes de la voix humaine. Ces sons de cuillères, de soucoupes et de tasses choquent le tympan. Cela coupe les mots prononcés. Cette violence sonore dit le conflit entre les deux personnages qui sont en train de se séparer. Leur vie de couple se détruit dans le bruit du café capté par le Perfectone[10]. Daniel Deshays, ingénieur du son sur de nombreux films, explique : « Quand je suis dans un café et que je discute avec quelqu’un, j’oublie le café, mais si je réécoute l’enregistrement de cette discussion, nos voix seront noyées dans cette ambiance. C’est-à-dire que derrière le microphone, il n’y a pas de cerveau pour trier.[11] » La volonté de réalisme sonore de Godard, aidé par le magnétophone, fait basculer le film dans un monde agressif où le son environnant parasite une conversation et révèle la communication impossible au sein du couple.
