Les objectifs sans distorsion - Texte 2
À l’origine, la conception optique était un art consistant à trouver des façons de contrôler différents types de distorsions. Par exemple, un objectif pouvait corriger l’aberration chromatique, mais donner une image moins nette sur les contours (ce qui était approprié pour les portraits, mais convenait moins aux paysages). À l’inverse, un objectif conçu pour les paysages parvenait à éviter les aberrations chromatique et sphérique, mais exigeait un temps d’exposition plus long pour capturer l’image sur le support d’enregistrement.
Les objectifs sans distorsion
À l’exception du premier Anastigmat de Zeiss (dont il sera question dans la prochaine section), un objectif anastigmatique n’est pas un objectif précis résultant d’une combinaison particulière d’éléments optiques. Il s’agit plutôt d’une classe d’objectifs ayant pour point commun de corriger simultanément l’aberration chromatique et l’aberration sphérique. Comme on l’a vu plus tôt, les objectifs traditionnels parvenaient à corriger l’une ou l’autre, mais rarement les deux. Lorsque Zeiss se lança dans la production en série d’objectifs anastigmatiques, en 1890, la pratique de la photographie existait déjà depuis plusieurs décennies. La raison pour laquelle les objectifs anastigmatiques constituèrent une grande avancée, du moins pour les tout premiers cinéastes, c’est qu’ils fonctionnaient très bien aux vitesses requises pour enregistrer une image animée, tout en corrigeant les deux types de distorsions.
Pour enregistrer des images sur une pellicule de celluloïd, les professionnels devaient utiliser des objectifs lumineux capables de capturer des images sans distorsion à des vitesses d’exposition rapides – une prouesse technique que les Anastigmat parvenaient à réaliser mieux que n’importe quelle autre classe d’objectifs. Comme McKay le souligne dans son ouvrage de 1927,
[e]n principe, une caméra de cinéma peut fonctionner avec n’importe quel type d’objectif photographique. En pratique, le choix est limité. L’objectif doit être anastigmatique, car cet objectif est le seul à offrir une excellente définition sur l’ensemble de la surface de l’image avec un agrandissement linéaire de 288, ce qui n’est pas rare[2].
D’un point de vue historique, les objectifs anastigmatiques n’ont pas joué un rôle déterminant dans l’émergence du cinéma. Cela semble d’autant plus évident si l’on considère la grande variété des pratiques et des traditions dans leur rapport à l’écran et la diversité des cultures visuelles qui composaient l’écosystème technoculturel dans lequel le cinéma a vu le jour. Pourtant, la mise au point d’objectifs corrigeant tous les types de distorsions fut un élément clé dans l’imaginaire des opticiens, des publicistes et plus généralement de celui des journalistes spécialisés qui commentèrent les innovations optiques de cette époque. La poursuite de cet idéal continue d’ailleurs de teinter les représentations et les mythes sur l’évolution des techniques de médiation visuelle.
À mesure que les pratiques cinématographiques se sont popularisées, on a fini par promouvoir des objectifs conçus spécifiquement pour le cinéma. Mais les premiers objectifs utilisés sur les caméras ou les projecteurs n’avaient pas été produits à cette fin. L’histoire de l’optique a plutôt été influencée par celle de la microscopie.
