Rayogramme - Texte 1

Rayogramme, par Dario Marchiori

Le rayogramme, ou rayographe, est le nom donné par l’artiste états-unien Man Ray à une technique photographique qu’il aurait découverte par hasard, consistant à poser des objets directement sur un papier photosensible, puis à les exposer brièvement à la lumière et à procéder à la fixation. L’appareil photo n’est donc pas nécessaire, seulement une chambre noire. Selon les caractéristiques de l’objet posé sur papier (forme, transparence, épaisseur, position), l’empreinte laissée par la lumière varie. Cette technique, généralement appelée « photogramme », est en réalité bien connue dans l’histoire de la photographie, depuis les travaux des pionniers Thomas Wedgwood (années 1800), W. Henry Fox Talbot ou Anna Atkins (années 1840). Les avant-gardes des années 1910 et 1920, notamment le mouvement Dada, ont redécouvert cette technique avec Christian Schad (dès 1918), László Moholy-Nagy (1921) et Man Ray (1922). D’autres techniques peuvent être rapprochées du rayogramme, par exemple la radiographie, qui utilise comme objet traversé par les rayons de lumière (les rayons X) le corps humain.

Dans ses rayogrammes, Man Ray travaille tout particulièrement la volumétrie des objets (dans les mêmes années il travaille à des films en relief avec Marcel Duchamp), l’hétérogénéité de la composition (le collage est très en vogue à l’époque) et l’hybridation des techniques (en y associant par exemple la surimpression). Les objets utilisés sont souvent banals, mais transfigurés par la rayographie, qui est souvent considérée comme un trait d’union entre dadaïsme et surréalisme. Man Ray était ainsi fasciné par l’automatisme du processus, permettant un geste plus direct, délivré à la fois de la subjectivité de l’artiste et des contraintes techniques de l’outil industriel (l’appareil-photo). De plus, le rayogramme ne prévoit pas un négatif dont seraient tirées une ou plusieurs images positives; il est donc un original unique au même titre qu’un tableau.

Man Ray transpose la rayographie au cinéma en suivant un conseil de Tristan Tzara, chef de file de Dada, qui lui commande un film pour la Soirée du coeur à barbe (6 juillet 1923). Prévenu (selon ses dires) la veille de l’événement, Man Ray réalise Le retour à la raison avec des images déjà tournées et d’autres réalisées pour l’occasion, parmi lesquelles des rayographies sur bande cinématographique. Il épingle des morceaux de pellicule 35 mm d’un mètre environ sur sa table de travail et y dispose des objets : épingles, punaises, sel et poivre, spirale en métal. Des 14 morceaux rayographiques présents dans le film, quatre sont contretypés, révélant ainsi un autre potentiel chromatique du rayogramme, par inversion du noir et blanc : alors que la rayographie présente d’habitude des formes plus ou moins claires sur fond noir, ici des formes sombres se détachent d’un fond blanc, d’autant plus lumineux dans le cadre d’une projection cinématographique.

De nombreux cinéastes expérimentaux ont travaillé le rayogramme, de Len Lye (Color Cry, 1953) à Jeanne Liotta (Loretta, 2003) et Olivier Fouchard (9,5 >16, 2005). Avec Mothlight (1963), Stan Brakhage crée le pendant « naturel » des objets inanimés privilégiés par les artistes Dada, en disposant des éléments organiques entre deux morceaux de pellicule 16 mm transparente : des ailes de papillon de nuit (moth), des brins d’herbe et des pétales de fleurs. La copie film s’obtient ensuite grâce à une tireuse contact. Plus récemment, Peter Tscherkassky s’est inspiré du rayogramme pour réaliser sa « trilogie CinemaScope ». S’inscrivant dans la tradition du cinéma de found footage, Tscherkassky refilme et superpose des images tirées d’autres films en mettant en avant les caractéristiques matérielles de l’objet-pellicule et en sélectionnant des portions d’images grâce à un « pinceau » électronique (un pointeur laser). Il retrouve et réinvente alors le geste du peintre que Man Ray avait quitté dans ses rayogrammes.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

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Identifiant

ark:/17444/86185q/2248

Date de modification de la fiche

2021-03-08

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