Émulsions artisanales - Texte 1
Émulsions artisanales, par Charles-André Coderre
Les microlaboratoires naissent à la fin des années 1960, mais commencent véritablement à se développer dans le courant des années 1990, et connaissent actuellement un véritable essor, principalement en Europe et en Amérique du Nord[1]. Ils promeuvent le cinéma sur support pellicule, considéré comme pratiquement obsolète dans la chaîne de production industrielle contemporaine, et participent à la redécouverte de techniques photographiques souvent oubliées.
Dans cette optique, il existe un réel engouement pour la (re)création d’émulsions photosensibles. Conçue en dehors d’une logique marchande, la pellicule créée à la main devient une nouvelle façon d’appréhender le cinéma, bien que pour le moment essentiellement restreinte au cinéma expérimental. L’émulsion artisanale est d’une sensibilité équivalente de 3 à 16 ASA, tout dépendant de sa préparation. Elle se compose minimalement de gélatine, de bromure de potassium, de sel d’argent et d’eau distillée pour une émulsion noir et blanc, s’approchant ainsi d’une pellicule à haut contraste comme la Kodak 7363. Il est beaucoup plus difficile, voire impossible de créer une émulsion couleur se rapprochant d’une pellicule commerciale en raison des brevets préservant plusieurs secrets de fabrication, de la complexité chimique et des coûts inhérents à une telle démarche. Les cinéastes doivent alors user d’ingéniosité, en appliquant par exemple des colorants sur une pellicule noir et blanc développée, ou encore en s’intéressant à d’anciennes techniques telles que l’autochrome, premier procédé couleur photographique industrialisé au début du XXe siècle.
Ce qui pourrait paraître comme un « recul » technique, s’avère ainsi être une fascinante redécouverte de la matière filmique. Entre les mains des artistes, l’émulsion artisanale offre alors des possibilités nouvelles. En utilisant une brosse à dents, un pinceau ou un pistolet à peinture pour appliquer l’émulsion sur le support, il devient possible de créer des textures singulières, de jouer avec la visibilité et les composantes des images. Fragile par nature, la pellicule faite main se détériore très facilement. Elle peut donc s’effacer, ou s’effriter rapidement, mais elle devient aussi propice à de nouvelles altérations chimiques, ou à des chocs de températures qui font se rétracter l'émulsion sur le support (réticulation). Les cinéastes expérimentaux peuvent donc travailler la surface de la pellicule en créant des effets impossibles à réaliser sur une pellicule commerciale. Ils parviennent aussi à tirer profit des irrégularités de la pellicule artisanale, en transférant ces images friables par le biais d’un tirage contact ou optique.
