Le processus de conservation et de restauration de Beyond the Rocks - Texte 1
Une fois la copie nitrate récupérée et inspectée, la première étape consista à retrouver le montage original, ce qui fut possible grâce à la copie du scénario dialogué fournie gracieusement, avec l’autorisation de Paramount, par la bibliothèque Margaret Herrick. Après quelques ajustements mineurs apportés au montage, la copie nitrate fut envoyée au laboratoire Haghefilm à Amsterdam, où elle fut examinée de près. Chaque coupe, chaque déchirure, chaque perforation fut minutieusement inspectée et, le cas échéant, réparée à la main. Dans un second temps, on nettoya la pellicule avant de la dupliquer par photochimie pour produire une copie en noir et blanc du négatif. Celui-ci allait devenir le support sur lequel les interventions numériques seraient réalisées.
Avant de numériser la copie nitrate, des tests furent effectués pour déterminer la définition et la profondeur de bits nécessaires pour capturer tous les détails. À partir de ces tests, on décida de numériser le film en 2 K (c’est-à-dire 2048 x 1556 pixels par image) dans une profondeur de couleur de 10-bits logarithmiques[1]. L’opération, également réalisée par Haghefilm, fut effectuée à l’aide d’un scanneur Oxberry muni d’une fenêtre à tirage humide[2]. En raison de la fragilité de la pellicule, le processus fut supervisé de près et le film dut parfois être inséré à la main dans la fenêtre du scanneur. Lorsqu’on restaure un film en format numérique, chaque image est généralement sauvegardée dans un fichier distinct. Dans ce cas-ci, on produisit 80 000 fichiers représentant un volume total d’un téraoctet[3]. Ces fichiers furent ensuite importés dans le logiciel de restauration Diamant. Notons que ce processus de restauration numérique requit un espace de stockage temporaire d’environ cinq téraoctets. La restauration numérique consista alors à stabiliser l’image, à traiter les battements lumineux, puis à supprimer les poussières.
La stabilisation numérique est nécessaire pour supprimer les tremblements de l’image dus, entre autres, au rétrécissement de la copie nitrate. On peut aujourd’hui corriger cette instabilité avec des outils numériques[4]. Toutefois, le restaurateur ne doit pas viser une stabilisation complète. En effet, contrairement aux films contemporains, les films sur pellicule, en particulier les films muets, n’ont jamais été « solides comme le roc ». Dans le cas présent, une légère instabilité de l’image fut donc préservée de façon à reproduire l’apparence du film dans les conditions originales de projection.
Certaines scènes présentaient aussi d’importants battements résultant d’une instabilité de la lumière à l’intérieur d’un même plan. Il fallut ainsi sélectionner, un photogramme après l’autre, un corpus d’images qui servit de cadre de référence à partir duquel le logiciel de restauration corrigea l’ensemble des scènes. Là encore, l’objectif n’était pas de supprimer tous les battements, mais plutôt de les réduire de façon à retrouver un niveau acceptable assurant un bon confort visuel.
Troisième facette de la restauration numérique : le nettoyage automatique des poussières (dust ou scratch removal). Avant l’arrivée des outils numériques, on pouvait seulement éliminer les rayures superficielles (qui n’avaient pas compromis l’image) pendant le processus de copie à tirage humide. Les algorithmes permettent aujourd’hui de recréer une zone manquante (due à une rayure qui, par exemple, aurait sérieusement endommagé l’image) à partir d’une copie des images précédentes ou suivantes. Le nettoyage des poussières est une opération très efficace, mais aussi l’une des plus délicates. Une pellicule est composée de plusieurs milliers de photogrammes dont chacun peut présenter des centaines de rayures dues au vieillissement ou à la détérioration du film. Seul un filtre automatique peut gérer un tel volume. Mais comme le logiciel n’interprète pas toujours correctement les images, détectant parfois des rayures là où il n’y en a pas, une supervision constante est de mise et, le cas échéant, les erreurs du logiciel doivent être rectifiées par le restaurateur.
Les illustrations ci-dessous montrent comment le filtre de nettoyage peut à l’occasion mal interpréter des objets animés, comme le chien dans cette séquence. En effet, dans cet exemple, la suppression de rayures a entraîné celle d’une partie du chien. Ce problème peut se résoudre de deux façons. L’une consiste à annuler la correction automatique localement après qu’elle a été faite; l’autre, à protéger à l’avance toutes les zones à risque en appliquant des masques, ce qu’on appelle en intelligence artificielle les « régions d’intérêt » ou ROI. La seconde solution est plus efficace, car elle permet de réduire le temps de traitement.
