Cinéma élargi - Texte 2
Dans les années 1950 et 1960, les arts et les technologies (il suffira de penser aux écrans panoramiques) préparent le terrain à ce qu’on appellera l’expanded cinema. Au début des années 1950, le lettriste Maurice Lemaître réalise Le film est déjà commencé? (1951) comme « une séance de cinéma », prévoyant une série d’événements à l’entrée du cinéma, dans la salle et à l’écran (où le film éponyme sera projeté). Il avance la notion de syncinéma et de synfilm pour définir ces expériences multisensorielles et typiquement avant-gardistes. De ce point de vue, l’émergence du happening dans les années 1950 sera un paradigme tout à fait opératoire pour comprendre une partie des manifestations du cinéma élargi, notamment sa dimension performative et difficilement répétable (allant à l’encontre des dispositifs industriels du cinéma). Aux États-Unis, de nombreux exemples annoncent le cinéma élargi : à la fin des années 1950, Jordan Belson collabore avec le musicien Henry Jacobs pour une série de concerts audiovisuels dans le planétarium de San Francisco, les Vortex Concerts. En parallèle avec ses environmental situations basées sur des projections multi-écrans, Stan VanDerBeek travaille à la même époque à l’élaboration puis à la construction d’un dispositif de projection qu’on qualifierait aujourd’hui d’immersif, le Movie-Drome : une construction sphérique en aluminium, inspirée des architectures de l’architecte et théoricien de l’art Richard Buckminster Fuller qu’il côtoie au Black Mountain College, à l’intérieur de laquelle le public se retrouvait plongé dans un environnement d’images (une plateforme tournante au milieu permettait le déplacement des projecteurs). Cette structure renvoyait pour VanDerBeek à une sorte de cerveau géant, humain ou artificiel, mais aussi à la biosphère, voire à l’ensemble du cosmos. D’autre part, dans ses films et vidéos, VanDerBeek a pratiqué le collage, poursuivi l’interaction entre les médias et l’hybridation des techniques : la méthode de l’expansion du médium n’est pas confinée au cinéma.
Au milieu des années 1960, le terme expanded cinema permet d’identifier le cinéma expérimental contemporain (notamment dans plusieurs programmations de l’époque), tout en le faisant dialoguer avec un monde de l’art qui était lui-même en pleine redéfinition. Côtoyant d’une part les arts performatifs (dont le happening) et de l’autre la pratique d’intermedia, lancée au milieu des années 1960, l’expanded cinema met en crise le dispositif de la salle de cinéma. En 1966, le numéro 43 de la revue Film Culture sera dédié aux « expanded arts », ceux-ci incluant tout à la fois les jeux de l’antiquité, le cirque, les foires internationales modernes et les spectacles multimédia. L’artiste Fluxus George Maciunas y propose un diagramme des expanded arts, dans lequel l’expanded cinema résulte d’une triple filiation : le sensationnalisme (« exhibitionnisme, sadisme, perversion, sexe, etc. » : par exemple, chez Andy Warhol), la « pseudotechnologie » spectaculaire (Walt Disney) et l’utilisation de toutes sortes de déchets (liée à la tradition du collage, du junk art et du syncrétisme). En effet, parfois l’art va de pair avec le grand spectacle : on songera au film pour trois projecteurs To Be Alive! de Francis Thompson et Alexander Hammid, projeté durant la Foire internationale de New York en 1964-1965, qui gagnera également l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire en 1965. L’expanded cinema explore les nouvelles technologies (la vidéo, les projections multi-écrans, l’ordinateur) à l’ère de la cybernétique, mais ne s’identifie pas avec un ensemble de techniques; il entraîne plutôt un processus d’expansion de la conscience que les techniques permettraient d’atteindre. Comme l’écrit Youngblood : « Cinéma élargi, cela ne signifie pas : films par ordinateur, phosphorescences vidéo, lumière atomique, projections sphériques[4]. »
Expérience unique, originale et bouleversante du point de vue perceptif et cognitif, l’expanded cinema se caractérise par la diversité de ses formes et des pays où il s'est manifesté : pour en rester aux années 1960 et 1970, on va des actions live de Valie Export ou Guy Sherwin aux performances du collectif KwieKulik, des expérimentations vidéo d’Otto Piene et Aldo Tambellini à la projection de l’Évangile selon saint Matthieu sur le corps de Pasolini (performance Intellettuale de Fabio Mauri, 1975).
