Cinéma élargi - Texte 1
Cinéma élargi, par Dario Marchiori
L’expression expanded cinema apparaît aux États-Unis au milieu des années 1960, dans les écrits de Jonas Mekas et de Stan VanDerBeek, puis sera consacrée par l’ouvrage éponyme de Gene Youngblood. Elle identifie un ensemble de pratiques débordant de manières diverses le dispositif cinématographique traditionnel : par la démultiplication des images projetées, la sollicitation multisensorielle et multimédia, l’invention ou l’emploi de nouvelles technologies. La traduction d’expanded cinema par « cinéma élargi » rend compte du seul point de vue quantitatif de l’idée d’expansion que véhicule le terme anglais : l’expérience « immersive » propre de l’expanded cinema, loin d’être passive, entraîne une expansion de la conscience des spectateurs. Cette volonté d’abolition de la frontière entre l’art et la vie, typique des avant-gardes, s’estompe au fil du temps tandis que les pratiques « expanded » se généralisent : l’expression se stabilise et permet de définir les projections multi-écrans ou performatives et en général tout dispositif intégrant l’image en mouvement dans un ensemble technique plus vaste. D’un point de vue théorique, expanded cinema peut définir l’idée d’un art contemporain imprégné par le paradigme cinématographique – ou inversement, l’impossibilité de séparer le cinéma d’un champ de l’art qui a dépassé la spécificité du médium.
En tant que réinvention du dispositif cinématographique et de l’expérience spectatorielle, l’idée d’une « expansion » du cinéma a été régulièrement avancée au cours de son histoire. Elle trouve ses racines dans l’idée de Gesamtkunstwerk romantique, rendue célèbre par Wagner, et rejoint aussi bien des fins attractionnelles qu’artistiques. Les premières sont bien représentées par les tentatives d’élargissement spectaculaire du dispositif, par exemple lors de l’Exposition universelle de Paris en 1900, avec le cinématographe géant (21 × 18 m) des frères Lumière ou l’expérience ratée du Cinéorama à dix projecteurs de Raoul Grimoin-Sanson. Dès les années 1910, les avant-gardes ont exploré les possibilités d’élargissement mutuel entre l’art et le médium cinématographique, par exemple dans un contexte performatif (les exemples sont légion : on ne rappellera que la Soirée du cœur à barbe du 6 juillet 1923). Dans une perspective plus strictement cinématographique, l’exemple le plus célèbre fut la Polyvision d’Abel Gance, une projection de trois images côte à côte qui se retrouve dans son Napoléon (1927).
