Le synchronisme impossible - Texte 1
Entre 1896 et 1903, au bureau des brevets de Paris, de Londres et de New York sont déposés de nombreux brevets d’invention portant sur le principe du « synchronisme ». Mais combien de ces projets ont-ils effectivement été réalisés? Très peu, étant donné les obstacles scientifiques auxquels il fallait faire face. Ceux-ci étaient connus depuis l’Antiquité.
Lucrèce (98-95? † 55?), dans De rerum natura, compare la vue à l’ouïe. Il donne une explication à la fameuse question posée trois siècles plus tard par Porphyre et liée au fait que l’éclair nous apparaît avant d’entendre le tonnerre. Le texte qui suit est assez surprenant pour l’époque et démontre bien à quel point les connaissances sur la réception des phénomènes sonores et visuels sont proches de celles d’aujourd’hui :
Mais pourquoi nos oreilles reçoivent-elles le bruit du tonnerre après que l’éclair a frappé nos yeux ? Parce que ce qui s’adresse à l’oreille se meut plus lentement que ce qui est destiné à la vue. Tu t’en rendras compte aisément si tu regardes de loin le bûcheron abattre sa hache sur les branches superflues d’un arbre : tu verras le coup porté avant que le bruit n’en arrive à tes oreilles. C’est ainsi que nous voyons l’éclair avant d’entendre le tonnerre, quoique son et lumière partent à la fois, sortent de la même cause et naissent du même choc[1].
Même aujourd’hui, le son est toujours en retard sur la vue! La vitesse de propagation du son dans l’air est égale à 340 mètres par seconde, alors que la trajectoire parcourue en une seconde par la lumière est d’environ 299 792 458 kilomètres. C’est donc dire que le son est presque un million de fois plus lent que la lumière. De plus, le son est souvent un effet et non une cause (c’est le coup de hache du bûcheron qui cause un bruit). Il y a donc entre voir et entendre un décalage — même s’il est imperceptible — qui rend vaine toute tentative de synchronisme parfait entre les deux. On peut alors comprendre les difficultés des pionniers qui, bien des siècles plus tard, ont essayé avec beaucoup d’acharnement de créer un synchronisme impossible. En bref, ils luttaient contre un problème « naturel », car, comme l’affirme Michel Chion, « l’apparent ensemble du son et de l’image ne tient donc qu’à une approximation de notre perception humaine[2] ». Finalement, même les techniques les plus modernes, comme l’enregistrement sonore numérique, ne pourront pas résoudre ce que Chion décrit comme l’ « après-coup du son et un après-coup de l’écoute[3] ».
À ce décalage perceptif, il faut ajouter une grande difficulté : l’impossibilité de concilier image en mouvement et parole étant donné la nature même de leurs mouvements. Bien que dans les deux cas il s’agisse d’un mouvement continu dans le temps, les vibrations sonores devaient nécessairement être enregistrées en continu et intégralement, alors que l’enregistrement d’objets en mouvement était réalisé de manière discontinue, et seule la projection restituait une impression de continuité. Thomas Edison avait tenté de surmonter ces obstacles en renversant la relation du son avec l’image : partir du premier pour penser la reproduction de la seconde. Il écrit : « Ce fut le phonographe qui me suggéra tout d’abord la caméra cinématographique. J’avais déjà poursuivi pendant plusieurs années mes expériences d’enregistrement et de reproduction de sons, et j’eus un jour l’idée qu’il devait être possible de construire un appareil permettant de faire pour la vue ce que le phonographe devait faire pour l’ouïe[4]. » Ce sont les prémices de la réalisation du Kinetoscope Parlor.
