Du single au double system - Texte 3
Le double system, un choix stratégique
L’abandon du single system s’explique pour des raisons à la fois pratiques et stratégiques. Techniquement complexe, le système inventé par Beauviala est peu adapté au chargement instantané des magasins des caméras. Il n’a d’ailleurs jamais été mis en fabrication, ni par la société Éclair ni plus tard par la société Aaton. De plus, à la même période, le problème est résolu par la technique vidéo, qui simplifie le procédé, le défilement continu devenant le principe maître. Au cours des années 1970, de grandes entreprises (Sony, JVC, Philips, etc.) commercialiseront des appareils équipés du single system en vidéo analogique, jugés plus satisfaisants par les télévisions américaines, qui laisseront progressivement de côté la pellicule pour le tournage des reportages[4].
Une praxis du cinéma
Si le rejet du single system relève pour Aaton de choix stratégiques, corollaires aux évolutions techniques et aux perspectives commerciales visées par l’entreprise, la défense du double system est fortement influencée par une véritable réflexion sur la praxis du cinéma, véhiculée par les appareils autant que par les discours entourant leur conception. Les deux séries d’entretiens qu’accorde Beauviala aux Cahiers du cinéma en 1978 et en 1987 contribuent à inscrire au cœur du processus d’innovation d’Aaton la conception prônée par Beauviala, qui trouve son fondement dans un moment historique : l’émergence du cinéma direct à l’aube des années 1960. Durant cette période, le synchronisme constitue un enjeu esthétique et social pour les cinéastes, puisqu’il s’agit à la fois d’être synchrone avec une époque en enregistrant le déroulement de la vie et la parole, et d’inventer de nouvelles formes en lien direct avec la réalité.
En s’opposant à l’hégémonie du point de vue et du point d’écoute imposée par le single system, auquel sont rattachés les usages de la vidéo dans le cas du reportage télévisé en particulier, Beauviala développe à partir du double system et du « marquage en clair » une conception singulière de la créativité cinématographique. L’indépendance des machines de prises de vues et de son rejoint en effet une préoccupation éthique : se libérer de l’assignation quotidienne et subie de l’ouïe à la vue, en les rendant totalement indépendantes. Beauviala prône non seulement un gain de liberté — opérateurs et ingénieurs du son pouvant se déplacer plus aisément pendant le tournage[5] —, mais également des potentialités de création plus importantes. Aussi, dès 1978 et de manière prospective, le fondateur d’Aaton aspire, avec le double system et le recours au marquage chronométrique, à rendre la chaîne de fabrication du film plus souple, en facilitant l’expressivité des gestes et en laissant par exemple la possibilité au monteur d’assembler des images et des sons non synchrones, promesses que le montage virtuel accomplira dans les années 1990.
