« Jean-Pierre Beauviala in Les Cahiers du cinéma : politique de l’inventeur » - Texte 5
La revue, dans un mouvement presque aussi réflexif que diplomatique, suscitera par ailleurs un dialogue entre Jean-Pierre Beauviala et Jean-Luc Godard, où chacun pourra s’expliquer sur l’échec de l’Aaton 8-35, commandée par le cinéaste : une caméra 35 mm que le réalisateur rêvait aussi maniable, portable et compacte qu’une caméra 8 mm, afin de l’avoir toujours à portée de main pour filmer lui-même des images qui auraient la qualité d’images tournées avec une caméra de cinéma. Si Godard et ses techniciens ne seront pas satisfaits du prototype développé, la 8-35 servira cependant de base à l’Aaton 35, plus volumineuse que la 8-35 initiale mais également plus adaptée aux attentes du marché.
Si elle ne semble rien résoudre du différend entre Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Beauviala, leur discussion rapportée dans les Cahiers a au moins le mérite de révéler la nature paradoxale de l’entreprise de Beauviala : celle d’un ingénieur qui défend à travers ses machines et son modèle d’entreprise une vision militante et engagée du cinéma, mais qui dans le même temps doit tenir compte des attentes du marché. Ce paradoxe entre ce qui relève de la politique de l’entreprise et des considérations plus mercantiles ressort d’un autre espace de la revue où le discours de Beauviala — et celui de son entreprise — émerge, à savoir les publicités, qui, dès le numéro 320 (février 1980), investissent régulièrement la revue, parfois en double-page. Si, à l’instar de toute publicité, leur dimension promotionnelle est indéniable, il serait plus juste de considérer que ces publicités, plus qu’à vendre des machines, tendent davantage à vanter le modèle d’entreprise d’Aaton et un imaginaire technique ouvert à l’art, au cinéma d’auteur ou à l’engagement politique, et ainsi à prolonger, et en un sens illustrer, cette conversation au long cours engagée entre Jean-Pierre Beauviala et les Cahiers du cinéma.
