« Jean-Pierre Beauviala in Les Cahiers du cinéma : politique de l’inventeur » - Texte 1
Dans la seconde moitié des années 1970, l’essor de la vidéo et de la télévision invite les Cahiers du cinéma à intégrer à leur réflexion (sur l’image) des objets et des questionnements jusqu’ici peu éprouvés par la revue cinéphile. Comme on le trouve écrit dans l’éditorial du numéro 285 (février 1978), qui formule et annonce ce nouvel intérêt, il s’agira notamment pour la revue « d’ouvrir un nouveau champ de questions concernant la base matérielle, technique, du cinéma » — territoire technique que les Cahiers ont par ailleurs déjà commencé à sillonner, notamment par le biais de la série d’articles de Claude Baiblé sur l’enseignement du cinéma[1], ou de la série d’entretiens avec des techniciens du cinéma qui débute dans le numéro 283 (décembre 1977), avec la chef opératrice Nurith Aviv[2].
Les trois grands entretiens que Jean-Pierre Beauviala accorde aux Cahiers du cinéma entre 1978 et 1988 constituent autant de temps forts de cette réflexion au long cours. L’ingénieur grenoblois et fondateur de la firme Aaton paraît aux Cahiers l’interlocuteur idéal pour aborder et approfondir ces questionnements techniques, tout en ne s’écartant pas de la ligne éditoriale et de l’imaginaire cinéphile de la revue. Son discours technique se double en effet d’un discours de cinéaste — ou, tout au moins, d’un homme pris par un désir de film : un film documentaire en réaction au projet urbaniste de La Villeneuve, et qu’il souhaitait réaliser à l’aide d’un dispositif de « son concomitant » synchronisé à l’image.
Si le film ne sera pas réalisé, Beauviala y revient constamment dans les entretiens accordés aux Cahiers, en faisant le creuset de l’essentiel des recherches techniques d’Aaton : système quartz, marquage chronométrique, portabilité « chat-sur-l’épaule », recherches sur le son[3]. Mais, par-delà le seul aspect technique, c’est également une certaine vision du cinéma qui trouve à s’exprimer à travers les évocations de ce film et de son dispositif imaginaire : une vision éminemment politique (au sens premier du terme : ce qui concerne la vie dans l’espace de la cité, la polis), où les machines de cinéma doivent permettre à l’usager de reprendre la main sur les modes de production d’images et de révéler par le film les structures de domination de l’individu, qu’incarne notamment le projet de La Villeneuve — une réflexion sur la ville dont Beauviala dit qu’elle a pu plus largement déterminer l’emplacement des ateliers Aaton dans le centre de Grenoble, ateliers visibles depuis la rue et accessibles à pied.
Aussi, la parole de l’inventeur telle que donnée à lire par les Cahiers, au même titre que celle des auteurs célébrés par la revue, rend-elle compte d’une création portant toute entière l’empreinte d’une idée du cinéma singulière, à ceci près qu’il s’agira là d’une création inventive et technique : des machines de cinéma, et le lieu pour les concevoir.
