La verrerie comme artisanat (avant 1886) - Texte 3
Au XIXe siècle, la production d’objectifs était donc une pratique approximative. Comme le décrit le directeur photo Karl Brown dans un article de 1922, « l’opticien, guidé par son expérience, son savoir-faire et son intuition (laquelle était plus ou moins fiable), fabriquait des objectifs selon un principe d’essai-erreur. Il agençait les lentilles, puis leur donnait différentes courbures jusqu’à l’obtention, plus ou moins complète, du résultat désiré[5] ». La fabrication d’instruments d’optique était assimilée à « une forme d’artisanat hautement spécialisé ». Ceux qui concevaient ces instruments en Allemagne, en France et en Angleterre trouvaient d’ailleurs que « les machines-outils étaient plus appropriées à la production en série qu’à un travail de précision[6] ». Si l’artisan pouvait construire un bon objectif à la main, le processus était long, incertain et donc peu compatible avec une distribution ou une pratique industrielles.
Après 1850, des machines-outils actionnées par de petits moteurs à vapeur commencèrent à être couramment intégrées à la production. Souvent considérées de moindre qualité que les variétés fabriquées à la main, les lentilles produites avec ces machines servaient surtout à des instruments fabriqués en série comme les lunettes, les jumelles de théâtre ou des télescopes bon marché[7]. La croyance de l’époque voulait que l’on associât l’optique de haute précision au travail d’un seul verrier qui parvenait à corriger, par sa seule intuition, les distorsions de l’objectif. Autrement dit, la qualité était étroitement liée à la réputation de l’artisan – logique en opposition directe avec la standardisation et l’objectivité caractéristiques de la production contemporaine. Dans ce contexte, la confiance accordée à un opticien, dont la valeur reposait sur son savoir-faire plutôt que sur l’application de principes fondamentaux de physique optique, déterminait la confiance accordée à la vision.
La suspicion que suscitaient les instruments optiques de l’époque reflétait un malaise plus général, d’ordre culturel, quant à la relation entre la connaissance et la vision. En effet, les expériences optiques du XIXe siècle ébranlèrent toute certitude quant à l’objectivité de la vision humaine. Comme le rappelle Laurent Mannoni,
[l]’étude scientifique des impressions lumineuses et de la persistance rétinienne donne naissance, dans les années 1820-1830, à une série de « disques » expérimentaux : ce sont les « roues » de Faraday, le « phénakistiscope » […] de Joseph Plateau, le disque « stromboscopique » de Simon Stampfer. Ces deux derniers disques (inventés à la fin de l’année 1832) donnent à l’œil une parfaite illusion du mouvement, ce que les chercheurs des siècles précédents étaient parfois arrivés à obtenir (avec les plaquettes animées, par exemple), mais sans cette si grande simplicité et exactitude, et sans avoir étudié d’une manière si approfondie le phénomène de la durée des impressions lumineuses sur l’œil[8].
Les expérimentations sur la couleur, le mouvement, la vue et la lumière suggéraient que « tous les modes de représentation issus de la perspective depuis la Renaissance cess[ai]ent d’être légitimés par l’optique[9] ». Dès lors, la vision n’apparaissait plus comme une forme privilégiée de production du savoir. Loin d’offrir un accès direct au monde et à son étude, les instruments d’optique interrogeaient plutôt la possibilité même d’un savoir objectif.
Les questions et les problèmes liés à la distorsion étaient particulièrement aigus dans le domaine de la microscopie. Jusqu’au milieu des années 1830, on considérait que les microscopes n’avaient pas leur place dans un travail scientifique sérieux. Dans une recension publiée en 1872, la revue Popular Science affirmait que, jusqu’en 1839, d’éminents physiologistes rejetaient l’idée que le microscope pût être d’une quelconque pertinence pour la science[10]. Cette méfiance à l’égard du microscope s’atténua dans les années 1830, quand des biologistes d’Allemagne et d’Europe de l’Est commencèrent à utiliser les tout nouveaux microscopes achromatiques. Malgré tout, les premiers modes d’emploi de ces microscopes rappelaient systématiquement l’importance de développer de « bonnes techniques d’observation[11] ». Il n’existait alors aucune explication fiable ni aucune démonstration reproductible des raisons pour lesquelles « les billes, les gouttes, les anneaux, les halos et un flou généralisé pouvaient exister sans miner pour autant les prémisses de la microscopie, soit le fait qu’à condition d’interpréter l’image correctement, le microscopiste pouvait se fier à ses observations[12] ».
Pendant la majeure partie du XIXe siècle, le microscope était « une technologie que des artisans savaient produire et que des microscopistes savaient utiliser, mais que les physiciens ne parvenaient pas à comprendre[13] ». La confiance dans la qualité des quelques instruments d’optique de précision vendus chez Zeiss dans les décennies 1840 et 1850 reposait dans une large mesure sur celle accordée à August Lober, l’un des artisans de Zeiss qui savait faire la différence entre une optique de qualité et un « flou indescriptible[14] ». Les fabricants d’objectifs photographiques entretenaient les mêmes croyances. Si des entreprises telles que Dallmeyer, Ross ou Voigtländer vendaient des objectifs photo comme des objets de haute précision, la qualité associée à leurs produits reposait beaucoup plus sur la réputation de ces fabricants que sur la scientificité de leurs procédés de production.
Ernst Abbe
Ernst Abbe joua un rôle clé dans les efforts entrepris par Zeiss pour corriger la distorsion et pour rehausser le statut de la science optique. Il rejoignit l’Université d’Iéna en 1863 avec une thèse sur le calcul des erreurs dans les observations scientifiques[15]. Il fut à la fois directeur de recherche chez Zeiss et un réformateur social du monde du travail.
On ne saurait surestimer l’influence qu’Abbe a exercée sur l’histoire et la culture de l’optique au XIXe siècle. Sa vie et son travail ont d’ailleurs fait l’objet de nombreux travaux. Une de ses réalisations les plus importantes, au regard du sujet de ce parcours, est d’avoir su montrer à la communauté scientifique allemande les bénéfices et les progrès que pourraient apporter les théories scientifiques optiques. Selon lui, les instruments capables d’expliquer le monde à partir de principes de mécanique étaient source d’avancées sur le plan tant scientifique que social.
Mais la fiabilité de certains objectifs soulevait encore des doutes parmi les professionnels. Jusque dans les années 1870 et 1880, on croyait encore que les microscopes et les objectifs photographiques étaient « trop complexes pour se satisfaire de principes [purement] théoriques[16] ». Dès les années 1860, la fabrication de certains objectifs photographiques comme le Petzval Portrait et le Steinheil Aplanat se fit sur la base de modèles théoriques. Toutefois, ces réussites « ne suffirent pas à convaincre les spécialistes de la pertinence de s’en remettre à des fondements théoriques solides[17] ». Selon Rudolph Kingslake, les opticiens du XIXe siècle étaient « plutôt enclins à procéder de manière empirique, sur la base d’essais, en assemblant différents éléments optiques jusqu’à ce que, par miracle, le système en résultant finît par surpasser les modèles concurrents[18] ». Grâce au travail d’Abbe, Zeiss allait cultiver au contraire cette idée que la science était essentielle à la construction d’instruments d’optique de haute précision. Ce changement de paradigme en faveur d’une approche plus scientifique était soutenu par la promotion que Zeiss faisait de la théorie optique ainsi que par sa collaboration avec des universités et des instituts de recherche, lesquels légitimaient les instruments développés par cet opticien en les intégrant à leurs pratiques professionnelles.
Mais faire de l’optique une science systématique supposait de relever un défi : pour que les systèmes optiques corrigent toutes les distorsions, il ne suffisait pas de trouver de nouvelles façons d’agencer ensemble plusieurs variétés existantes de verres optiques. Pour améliorer ses objectifs, Zeiss dut inventer de nouveaux types de verres.
