Entretien avec David Matarasso

Entretien réalisé avec David Matarasso par Vincent Deville au domicile du cinéaste à Paris le 19 février 2015

Sur l’atelier contenu dans un attaché-case

« Je n’ai jamais été aussi bien installé que maintenant. J’ai vraiment trouvé tout ce qu’il me faut. Je me suis enfin acheté il y a deux ans une super table lumineuse Artograph, vraiment belle, une petite boîte dans laquelle je range mon matériel, et pour les scalpels, c’est génial. Pendant The Action, j’utilisais ce que j’avais trouvé il y a longtemps, il y a dix ans : on trouve toujours chez Rougier & Plé des couteaux X Acto, des couteaux d’artistes, qui ont en général une grande lame pointue triangulaire, c’est fait pour découper du buvard, du carton, etc. Ça me semblait super mais ce n’est pas si génial que ça : très vite les lames se cassaient, et après je travaillais avec une lame qui n’allait plus. Et puis Rougier & Plé avaient sorti des scalpels qui eux sont mieux que ces couteaux d’artistes, car ils ont des petites lames biseautées amovibles. Et puis ils ont arrêté d’en fabriquer. C’est toujours la même histoire des matériels qui disparaissent, comme la Kodachrome 40! Une fois, alors que j’étais au magasin, ils m’ont dit qu’il n’en fabriquaient plus, il ne leur restait que des lames, alors j’ai acheté tous le stock de lames qui restait, et j’avais un manche ou deux de scalpels, en me disant que je pourrais continuer avec ça. J’ai continué et puis même les manches de scalpels ont commencé à s’abîmer et j’ai pensé que j’allais tomber en panne et que ce serait fini. Et puis le miracle, il y a deux ans, au Japon : incroyable, je tombe sur le scalpel identique, qui est la copie des scalpels que ne fabriquaient plus Rougier & Plé! Je me suis dit formidable, je suis sauvé! Et ce qui est bien, c’est qu’au Japon il y avait également d’autres modèles, tous avec le même type de lames, très fines et très faciles à utiliser, mais avec des manches différents – pour le fétichisme, c’est vraiment génial! Et même un modèle pivotant, qui suit les courbes très facilement. Au début je pensais que c’était un gadget, et finalement c’est très utile. »

Sur les « incrustations figuratives » de The Action

« C’était jouissif, c’était vraiment très intéressant à faire. Lorsque je trouvais quelle image allait aller avec quelle autre, ce qui était très gratifiant, c’est qu'à chaque photogramme il se passait une rencontre nouvelle. Même si j’avais décidé du rapport des images, je ne pouvais pas prévoir, tant que je n’avais pas fait mon découpage et mon collage, quelle allait être la rencontre formelle des deux. J’avais une surprise à chaque photogramme. Cela progressait sans arrêt. Je ne savais pas exactement ce que ça allait donner, au moment où je me disais par exemple “je vais mettre le plan de la voiture qui arrive vers nous dans un visage”, parce que je me disais “tel photogramme va rencontrer tel autre comme ça”, mais il n’empêche qu’au moment où tu découpes et où tu colles, tu vois vraiment apparaître la synthèse des deux, et là c’est différent et c’est vrai que tu ne peux pas l’avoir prévu. C’était vraiment super intéressant parce que c’était toujours nouveau. »

Une étude visuelle

« Ce qui marche le mieux c’est de faire de l’étude visuelle. Ce que je fais, même si c’est de l’ornementation en apparence, c’est du développement des qualités plastiques qui sont dans l’image. Je vais étudier ses lignes de force, ses matières, ses couleurs, le thème, le motif, les sensations, et ensuite il s’agit dans la découpe ou l’ornementation de construire quelque chose qui va renforcer tout cela, qui va le rendre encore plus fort, mais qui est déjà là. J’essaie de sabrer de l’image les éléments qui ne me plaisent pas, les éléments qu’il faut rejeter parce qu’ils sont trop accessoires, trop anecdotiques, enlever les éléments de décor, d’accessoires qui vont ramener à une période donnée, pour arriver à une dimension essentielle de corps, de portraits, d’êtres, et après j’essaie de cerner vraiment les qualités, les puissances de l’image, et d’essayer de les dégager à travers des constructions. »

Sur la fabrication de la truca qui sert à refilmer les fragments de pellicule 35 mm retravaillés image par image

« Arrivé au moment où la Kodachrome 40 allait s’arrêter, je suis allé refilmer à l’Etna [un atelier artisanal et collaboratif parisien] ce que j’avais fait. Le film fait partie des derniers films développés en Kodachrome 40 en décembre 2009 – janvier 2010. La machine qui permettait de faire ça, c’est la truca construite par Hugo Verlinde, qu’il m’avait construite pour Dellamorte Dellamorte Dellamore. À l’époque, je n’avais rien pour refilmer, je ne savais pas comment j’allais faire, et donc je lui avais posé la question et ça l’avait intéressé de fabriquer quelque chose spécialement pour refilmer le 35 mm en 16 mm. Il a utilisé un banc-titre photo et mis au point le principe de mettre la caméra 16 mm au-dessus à la verticale. En dessous, il avait installé deux colleuses 35 mm où je plaçais la pellicule, et puis le système d’éclairage encore en-dessous. Il avait bricolé ça avec une barre en acier un peu lourde qui puisse bloquer à chaque fois temporairement les colleuses. »

Pourquoi continuer à travailler en argentique et pas en numérique?

« La question se pose à la fois au niveau de la fabrication et de la diffusion, parce que non seulement ça paraît absurde au niveau de la réalisation, ce sont des choses que je peux faire numériquement, et c’est en plus absurde au niveau de la diffusion puisqu’on ne diffuse plus en argentique, et en plus pour diffuser je dois trahir en passant en numérique. La première réponse, c’est le plaisir de le faire en visuel. Si je travaille sur un ordinateur, je n’ai pas le même plaisir, parce que là je vois mon image et je la tiens entre les mains. Donc il y a déjà l’aspect manuel de travail sur l’image, qui n’existe pas si je passe par un ordinateur. La matérialité de l’image est toujours passionnante. Alors de la même façon qu’on peut se demander pourquoi continuer ça et ne pas faire autre chose, on peut quand même se demander pourquoi arrêter de faire un truc super intéressant pour obligatoirement en faire un autre! Une autre chose me fait persister dans cette voie, c’est que je vois de plus en plus le numérique changer et muter et devenir très instable, sans référent, avec l’idée qu’il va peut-être se perdre, ne plus exister, et je n’ai pas envie d’être sans arrêt occupé à devoir faire des copies de copies pour continuer à avoir mon travail, à le sécuriser. Là ce que j’aime, c’est avoir recours à une image physique matérielle qui existe, que je peux sortir de ma boîte. Même si elle se dégrade, je sais qu’elle sera là dans cinq ans, dix ans, vingt ans. Et puis il y a tout simplement le côté plastique, comme si je faisais de la peinture dans un atelier, c’est ça aussi que j’aime faire, des collages et des peintures, mais à une petite échelle, comme des miniatures, et je n’ai pas besoin d’avoir un atelier chez moi pour le faire, ça tient dans une boîte. »

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Contributeur

Date de création

2015

Langue

fr

Format

text/html

Description

Entretien avec David Matarasso réalisé par Vincent Deville à Paris en 2015

Droits

© Vincent Deville, 2015. Certains droits réservés. Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Licence

Identifiant

ark:/17444/75241m/2521

Date de modification de la fiche

2021-03-08
2022-03-30
2022-05-02

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