Introduction : une hétérotopologie des dispositifs - Texte 1
Dans l’introduction de La querelle des dispositifs, Raymond Bellour (ou plutôt son alter ego dans ce dialogue anonyme) déplore l’usage que l’on fait aujourd’hui du mot « cinéma » et de la « dilution » du septième art dans l’art contemporain et dans le champ élargi du « visuel »[1]. Même s’il reste le défenseur infatigable de l’« entre-images », Bellour considère que rien de tout cela n’est du cinéma — ni l’art vidéo, ni l’installation, ni les images numériques. Selon lui, le cinéma se définit par une condition essentielle, « unique », « propre », « absolue », à la fois transhistorique et historique (puisqu’elle fut fixée « magiquement » dès la première apparition publique du cinéma avec les frères Lumière) : c’est « la projection en salle », « dans le noir, le temps prescrit d’une séance plus ou moins collective[2] ».
En fait, cette « querelle des dispositifs » est d’abord et avant tout une querelle des milieux et des institutions — elle oppose l’art et le cinéma, le musée et les réseaux de salles. Mais elle est aussi et surtout une querelle des lieux — elle oppose le cube blanc[3] et la salle obscure[4]. Il faut situer cette querelle particulière dans une topologie générale des dispositifs, une hétérotopologie même[5]. Car un dispositif n’est pas seulement l’arrimage d’une image et d’un corps, mais l’arrimage d’une image et d’un corps dans un lieu.
Comme Rosalind Krauss pensait jadis la sculpture dans un « champ élargi », dans son rapport dialectique avec ce qu’elle n’est pas, soit l’architecture et le paysage[6], il faut penser le cinéma dans un champ élargi analogue, défini par les lieux, les lieux de réception, contre lesquels il se constitue. Mais quel est le champ élargi du cinéma? Contre quels dispositifs et quels lieux se pense-t-il? Tout dépend du moment considéré : à la fin du XIXe siècle, avec la naissance de la culture de masse et la concurrence des autres attractions, le cinéma se cherche entre le musée, la foire, l’arcade, la salle de spectacle et la maison[7]; dans les années 1910 et 1920, la salle s’institutionnalise progressivement pour devenir le principal lieu du cinéma (même si l’industrie continue de s’intéresser au cinéma familial); dans les années 1930, avec la crise économique et le développement de la radio, puis dans les années 1950, avec l’expansion de la télévision, la salle entre à nouveau dans une relation dialectique avec l’espace domestique; et à la fin du XXe siècle, avec les déploiements successifs de la révolution numérique (ordinateur, ordinateur personnel, Web, plateformes mobiles), il doit à nouveau dialoguer avec l’espace domestique, le musée et l’espace public.
La salle de cinéma connaît une crise majeure, l’une des plus importantes de son histoire, pendant la période qui suit la Seconde Guerre mondiale. Aux États-Unis, par exemple, la fréquentation des salles de cinéma diminue radicalement entre 1946 et 1960; entre 1950 et 1953, ce sont 5 000 salles qui ferment leurs portes, en moyenne trois par jour[8]. Cela entraîne plusieurs bouleversements au sein de l’industrie cinématographique, tant en ce qui concerne le type de films qui sont scénarisés puis réalisés et les techniques de production favorisées que les standards de diffusion qui sont mis de l’avant. L’industrie entière, et les exploitants de salles en particulier, puisqu’ils sont directement touchés par ce déclin, se mobilisent.
Le parcours qui suit examine la manière dont le cinéma — ce dispositif singulier qui propose une image monumentale et collective dans un lieu consacré — a cherché à se réinventer contre la télévision — ce dispositif qui propose ainsi une image plus intime dans l’espace domestique. Dans cette compétition, la salle de cinéma a eu recours à toutes sortes de stratégies, souvent immersives : « augmenter » la salle, avec un écran élargi ou multiplié et un son étendu, mais aussi avec la 3D, le cinéma odorant et les sièges truqués; ou, au contraire, « réduire » la salle à sa plus simple expression, pour qu’elle soit le lieu d’une expérience audiovisuelle pure. Alors que certaines de ces technologies s’imposent rapidement et s’intègrent au dispositif de la salle de cinéma, comme l’écran large et le son stéréophonique, d’autres parmi ces innovations sont plutôt considérées comme des gadgets promotionnels passagers et racoleurs, et leur apparition en salle reste éphémère, ou alors connaît une histoire faite de brefs surgissements, de disparitions et de résurgences. C’est le cas notamment de la 3D, du cinéma odorant, des sièges truqués et du cinéma invisible.
