Les altérations photochimiques et les destructions mécaniques - Texte 2

Self-Portrait Post Mortem (Louise Bourque, 2002, 35 mm, couleur, son, 4 min), par André Habib

L’idée d’enterrer une pellicule peut paraître bien étrange, surtout s’il s’agit d’un acte volontaire. S’il existe des pellicules que l’on a enterrées pour être oubliées – on pense aux boîtes de films nitrate retrouvées à Dawson City et célébrées dans le film de Bill Morrison Dawson City: Frozen Time (2016) – il existe des cinéastes expérimentaux qui vont très consciemment confier leurs bobines de pellicule à la terre, dans un geste à la fois poétique et conceptuel. C’est le cas de cinéastes importants comme Emmanuel Lefrant, Carl Brown ou Guillaume Vallée. Mais sans doute l’exemple le plus frappant et émouvant est-il celui de Self-Portrait Post Mortem de Louise Bourque, une cinéaste d’origine acadienne connue dans le milieu du cinéma expérimental pour ses films qui travaillent la matérialité de la pellicule, pour ses manipulations à la tireuse optique, pour son usage du réemploi (souvent à partir de ses propres images) et pour ses techniques de développement à la main et de décomposition photochimique (résultant d’un tournant « matériologique » auquel participent des artistes comme Carl Brown, François Miron, Phil Solomon, Peggy Ahwesh).

En 1996, alors qu’elle s’apprêtait à déménager de façon définitive aux États-Unis, Bourque décida d’enfouir sous terre les chutes 16 mm de ses trois premiers films (Jolicœur Touriste, The People in the House et Just Words), trois films qui tournaient autour de la famille, des liens familiaux, de la maison. Elle ensevelit ses bobines de pellicule, à peine emballées de papier journal, en se disant qu’elle en ferait peut-être quelque chose un jour, dans un geste où se nouent un désir de conservation et une certaine pulsion de mort, de destruction. Quand elle déterra les bobines en 2001, la première chose qu’elle découvrit, au moment de dérouler le premier rouleau de pellicule 16 mm qu’elle retrouva, fut son propre visage, les yeux clos, cerclé par les scories, les éclaboussures de décomposition, dorées, ocre, vertes, violacées, qui avaient rongé les bords de l’image, mais en laissant le centre plus ou moins intact. Sachant qu’elle ne pourrait envoyer son film dans un laboratoire pour en tirer une copie, car aucune tireuse contact ne pourrait entraîner le film dans son mécanisme (les perforations étant trop abîmées), elle décida de refilmer ces images au ralenti – comme elle les avait vues elle-même – à partir de l’écran d’une visionneuse sur une table de montage Cinemonta. Le défilement de ces images (les toutes premières qui se trouvaient sur cette bobine retrouvée) a d’abord été filmé en numérique (HD) à partir de l’écran de la Cinemonta, avant d’être reporté sur une pellicule 35 mm. Comme sur une table de montage Steenbeck, les images de la Cinemonta défilent sans obturateur, à travers un prisme (évoquant son lointain ancêtre, le Praxinoscope). Cette particularité technique se traduit, visuellement, par une succession d’images glissant et se fondant les unes dans les autres, plutôt que – comme on le voit dans Tom, Tom the Piper’s Son (1969-1971) de Ken Jacobs – par la scansion de l’obturateur qui crée, plutôt, un effet de clignotement plus ou moins saccadé.

Self-Portrait Post Mortem se présente comme un autoportrait d’outre-tombe. Le film fait défiler une série d’images abstraites, de formes et de couleurs terreuses, avant qu’apparaisse le jeune visage de la cinéaste, surgissant de l’ombre, avec l’apparence d’un masque mortuaire, les yeux clos, quasi immobile, cerclé de matière organique tournoyante. Après un geste furtif de la main, qui remonte vers le visage (comme on imagine qu’un ressuscité avancerait à tâtons avant d’ouvrir les yeux), la tête se tourne et les yeux s’ouvrent, nous fixant à partir d’un point lointain, qui semble être à la fois un temps passé et un temps à venir, comme si la cinéaste nous fixait depuis le passé d’où nous l’avions déterrée et, en même temps, nous observait déjà depuis la mort. Exploitant les possibilités esthétiques de la décomposition de la pellicule, Self-Portrait Post Mortem se veut un pas de deux entre l’action corrosive de la nature et l’empreinte photochimique propre à la matérialité filmique. La fragilité de la pellicule devient alors l’opérateur métaphorique, esthétique et philosophique, du visage de notre propre mortalité.

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Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2021

Langue

fr

Format

text/html

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© TECHNÈS, 2021. Certains droits réservés.

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Date de modification de la fiche

2022-05-09

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