Les altérations photochimiques et les destructions mécaniques - Texte 1

Introduction, par Stephen Broomer

Les techniques d’altération photochimique et de destruction mécanique remontent probablement au cinéaste lettriste Isidore Isou, dont le Traité de bave et d’éternité (1951) résultait déjà d’un travail de ciselure et de décoloration de la pellicule. Ces techniques furent ensuite employées pour leur potentiel rythmique (comme dans Free Radicals de Len Lye, 1958) ou métaphorique lorsqu’infligées à des représentations de corps humains (un excellent exemple étant Reflections on Black de Stan Brakhage, 1955). Mais la réflexion sur la matérialité qui caractérise l’œuvre d’Isou était résolument visionnaire.

En effet, ce film inaugura un courant que Stan Brakhage allait approfondir dans ses expérimentations de peinture sur pellicule, lesquelles commencèrent vraiment avec Dog Star Man (1961-1964). Maitrisant les techniques des peintres expressionnistes abstraits, Brakhage ne se contentait pas d’appliquer de l’acrylique sur un support plastique. Il se servait d’eau de javel et d’autres produits d’entretien attaquant l’émulsion pour modifier les couleurs et créer des textures originales. Ses stratégies constituent un jalon dans l’histoire du cinéma expérimental. Elles influencèrent toute une génération d’artistes d’avant-garde qui, à partir des années 1970, se sont employés à la destruction photochimique de leurs propres films ou de films recyclés ainsi qu’à la déconstruction systématique des composantes matérielles constitutives de l’image. Très variées, les réalisations de ces artistes ne forment pas un courant à proprement parler. En revanche, la fascination de ces cinéastes pour le traitement de la matière les rapproche de ces photographes américains qui, à la même époque, renouèrent avec des procédés anciens pour interroger, dans leurs œuvres, la matérialité et le processus photographiques, courant que Lyle Rexer dénomma l’« antiquarian avant-garde » dans son essai éponyme[1].

Phil Solomon, Jürgen Reble, Cécile Fontaine, Carl Brown et Lawrence Brose sont parmi les cinéastes qui ont le plus expérimenté ces procédés d’altération et de destruction. Afin d’explorer une vaste gamme d’effets plastiques, ces artistes ont testé différentes techniques, telles que tremper la pellicule dans l’eau bouillante ou accélérer sa décomposition. Le mordançage, une autre de ces techniques, consiste à appliquer une solution produisant un étirement de l’émulsion qui se détache ainsi de son support plastique en formant des voiles. Il en résulte une image semblant se dérober de son cadre. Lorsqu’on fait bouillir le film, ou qu’on le fait bouillir puis qu’on le gèle (ou inversement), l’émulsion se réticule et les cristaux ressortent de façon souvent très stylisée (comme des formes en haricot enchevêtrées). Les techniques de décomposition exploitent la matérialité de la pellicule et la propension de celle-ci à se dégrader, la bande offrant un terrain propice au développement de bactéries, d’enzymes et de champignons dès qu’on l’enterre ou qu’on la laisse à l’air libre, exposée aux éléments. Soumise à tous ces traitements, la pellicule tend parfois à se dénuder ou la base en plastique à s’enrouler sur elle-même de sorte qu’elle ne peut plus être chargée sur un projecteur. Les films altérés sont donc généralement transférés sur un autre support à l’aide d’une tireuse optique ou d’une tireuse par contact. On recourt aussi à ce procédé pour rehausser l’image.

Pour Phil Solomon, l’altération était souvent une façon de transformer des souvenirs imparfaits en sujets poétiques. Cet artiste puisait dans des sources très diverses : des films de famille au cinéma américain en passant par l’histoire de la télévision. Son cycle de courts-métrages intitulé Psalms associait la manipulation photochimique de la pellicule puis l’utilisation de la tireuse optique pour réduire tout d’abord les images à des plans aplatis auxquels il redonnait ensuite une dimensionnalité forcée. Ces films conjuguent une pensée de l’intime et une esthétique de l’abstraction. En effet, les scènes de The Twilight Zone deviennent quasi-abstraites sous l’effet de la manipulation photochimique, puis elles se détachent en bas-relief grâce à la rephotographie qui donne une illusion de profondeur à ces formes stylisées. Parmi les contemporains les plus connus de Solomon figure le cinéaste allemand Jürgen Reble, membre du collectif Schmelzdahin, qui s’est fait connaitre dans les années 1980. Son œuvre très singulière déploie des techniques de décomposition et de corrosion chimiques. Appliquées à des « journaux filmiques » (film diaries), ces techniques célèbrent la matérialité du film au point de doter celui-ci de connotations cosmique et spirituelle.

Les expérimentations à base d’encre ou reposant sur la corrosion chimique dominent les réalisations de Carl Brown et de Lawrence Brose, deux cinéastes qui ont en commun de mobiliser divers procédés de décomposition afin de convoquer tout un spectre de la mémoire culturelle. Les films de Brown interrogent les thèmes de la détresse psychologique et de l’hallucination, en particulier dans sa trilogie Air Cries ‘Empty Water’ (1993), tandis que Brose prend plutôt pour sujet la persécution des homosexuels, comme dans son De Profundis (1997), une fiction biographique sur les derniers jours de la vie d’Oscar Wilde. Depuis le début des années 1980, Cécile Fontaine a elle aussi réalisé une série de films à partir de chutes de pellicules. Travaillant « avec les restes, les débris, les rebuts », pour paraphraser le critique yann beauvais, elle « manifeste le cinéma dans tous ces aspects, et principalement ceux qui ont été exclus[2] ». Plus précisément, son œuvre résulte d’un processus de décollage et de recyclage d’images. Fontaine utilise bien souvent de vieux films de famille oubliés, lesquels deviennent une matière première qu’elle soumet à diverses techniques de destruction[3]. D’autres artistes de la même génération ont également employé ces procédés, dont Louise Bourque, Luther Price, Jennifer Reeves, Mike Hoolboom et Matthias Müller.

Le Canadien Steven Woloshen a contribué à faire connaître ces techniques de traitement de la pellicule dans ses ouvrages pratiques, notamment Recipes for Reconstruction et Scratch, Crackle & Pop![4] Enfin, aux États-Unis, le collectif Process Reversal du Colorado organise des visites et des visionnements sur le sujet. Ces centres et laboratoires offrant des ateliers animés par des artistes ont permis à ces stratégies de gagner en popularité, de sorte qu’à la fin des années 2010, elles s’étaient répandues auprès de cinéastes œuvrant aux quatre coins du globe, tels que Nicolas Rey, Kevin Rice, Eva Kolcze, Cherry Kino, Daniel McIntyre, Sarah Biagini, Robert Schaller et Philippe Léonard.

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Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2021

Langue

fr

Format

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© TECHNÈS, 2021. Certains droits réservés.

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Date de modification de la fiche

2022-03-08

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