Construire – et détruire – un décor, sous les ordres du chef constructeur - Texte 4

Le premier nom est celui du chef décorateur, Jean Rabasse, placé en 16e position, après la réalisation, le scénario, la musique, le casting principal et les producteurs, et entre le chef opérateur et la créatrice de costumes, au bout de 51 secondes. Une minute plus tard arrive l’équipe décoration pour la partie France, avec une sous-partie consacrée exclusivement au décor principal, l’intérieur de la salle de spectacle Chansonia, puis une partie centrée uniquement sur la construction, le tout pour une durée de 34 secondes. Un peu plus de 30 secondes après, les derniers noms, rattachés à l’équipe tchèque, font leur apparition, pour une dizaine de secondes en tout. Les graphistes numériques arrivent quasiment à la dernière minute du générique pour quelques secondes à nouveau.

L’équipe construction se compose ici d’un chef constructeur, qui supervise la bonne fabrication des espaces, en collaboration avec le chef décorateur qui a conçu et préparé cette étape de longue date. Les menuisiers traceurs découpent les différentes plaques en contreplaqué qui serviront de façades et qui seront positionnées avec l’aide des machinistes rippeurs (ou ripeurs), et peintes ou tapissées par les peintres décorateurs, les peintres et les tapissiers. L’extérieur est aussi mis en place avec les paysagistes, quand l’ensemblier se chargera, avec l’accessoiriste meublage et les faux éléments créés par les staffeurs, de finaliser le décor avec la mise en place des différents objets. Si tous les postes décor ne sont pas présents dans cet exemple — l’Association des décoratrices et décorateurs de cinéma recense plus de 30 métiers différents concourant à la création d’un décor —, ce générique-type évoque clairement les chaînes de coopération temporelles (d’abord la conception, puis la construction) et spatiales (une partie du décor en France, une autre en Tchéquie, terre d’accueil de nombreux tournages historiques, en particulier en raison de coûts de fabrication potentiellement moins élevés qu’en France) que demande la construction de tout décor. Il évoque aussi le mélange des techniques nécessaires, des connaissances traditionnelles et manuelles (peintre, menuisier…) aux futures extensions numériques, faites par ordinateur. Enfin, il évoque en creux une certaine stabilité dans ces fonctions, car hormis les appellations numériques, ces termes se retrouvent déjà dans les génériques plus anciens — voir par exemple la présentation du métier d’ensemblier produite par l’Office national de radiodiffusion-télévision française en 1969[1] —, car ils reprennent ceux du théâtre ou de l’architecture et du bâtiment, dont ils sont en grande partie issus.

Tout au long de l’histoire du cinéma, ces postes s’adapteront aux différentes modes esthétiques (pour ou contre le studio, pour ou contre la toile peinte), aux différentes normes (cacher le décor dans le cinéma narratif ou l’exhiber comme tel dans certains films expérimentaux) et contraintes techniques en lien avec les transformations des matériaux utilisés : toiles peintes, châssis bois, staff et contreplaqué, matériaux synthétiques… Les caméras numériques, en particulier celles au format 4K, imposant un rendu beaucoup plus fin, ou les tournages à cadence élevée, dite HFR (high frame rate), comme pour la trilogie Le hobbit, ont ainsi une incidence sur le choix des matériaux, comme c’était déjà le cas dans les années 1920 au moment du changement de pellicule (d’orthochromatique à panchromatique) et du changement de contraste induit. Chaque époque met en avant certains éléments, et la société du XXIe siècle suscite une prise de conscience écologique qui s’ajoute aux traditionnels enjeux économiques, esthétiques et techniques au sein desquels le chef décorateur et son équipe doivent trouver un équilibre. Ainsi, les fiches pratiques Ecoprod proposent de réfléchir à une « écoconception » des décors, de la question des accessoires recyclés à celles de l’origine et de la durabilité des matériaux utilisés[2]. Car, s’il était toléré qu’après un tournage les productions laissent des traces, voire des déchets sur place, comme le révèlent les fouilles organisées sur les anciens lieux de tournage de Peau d’âne[3], il est dorénavant impossible de ne pas envisager l’après-tournage, que ce soit pour la conservation éventuelle d’éléments de décor, à des fins de réutilisation ou patrimoniales, ou leur destruction. La taille souvent importante des décors reste ici un frein majeur à leur conservation, sauf dans de rares exemples d’expositions à ciel ouvert, qui laissent leurs visiteurs impressionnés par l’écart entre la façade avant, et leur arrière plat et vide… Le décor est un art de la transformation, où avec de fausses cloisons et des matériaux légers, il faut créer une image d’immeuble « plus vraie que nature ».

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/65325h/4032

Date de modification de la fiche

2022-04-06
2022-09-12

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