Usages - Texte 8
A la suite de Maya Deren, pionnière dans les années 1940, de nombreuses femmes cinéastes, comme Barbara Hammer, ont développé des techniques corporelles grâce à la maniabilité de cette caméra, assez légère et compacte pour être portée à bout de bras. Il suffit de remonter le ressort pour que la Bolex fonctionne, ce qui permet de tourner en toutes circonstances. Par contre, l’autonomie du ressort n’est que de 30 secondes. Cette durée maximum de la prise de vues implique une intensité forte lors du tournage de chaque plan. Pour réaliser Geschichte der Nacht (1979), le cinéaste suisse Clemens Klopfenstein a filmé les villes européennes, la nuit, jusqu’à l’épuisement du ressort de la Bolex. Tous les plans tournés ont la même durée qui est déterminée par la caméra, et le cinéaste s’appuie sur la structure matérielle de la H16 pour penser son mode opératoire et la forme du film. Le mécanisme de la caméra est bruyant, ce qui oblige celui ou celle qui filme à penser une autre relation au son. Dans ses premiers films tournés dans les années 1960, Johan van der Keuken a expérimenté d’autres rapports au temps et au synchronisme à partir de cette boîte à rythmes. Il se sert de la caméra pour sculpter le temps suivant des principes de coupe, de variation, de rupture, de saccade dans Beppie (1965) ou L’esprit du temps (1968). Big Ben: Ben Webster in Europe (1967) est certainement le film qui représente, pour le cinéaste néerlandais, la rencontre entre le jazz et la prise de vues, la caméra étant considérée comme un instrument de musique, dans un retour intéressant au monde des origines de l’objet technique. Dans ce film en quête de polyphonie, van der Keuken filme la fabrique de saxophones comme le musicien, les bruits de l’atelier se mêlant aux notes de musique. Puis, Ben Webster se saisit d’une caméra et filme lui aussi, en amateur mais aussi en jazzman, la vie qu’il rencontre dans les rues d’Amsterdam. À la recherche d’impulsions divergentes à la réalité, le cinéaste s’accorde au son mécanique que produit la caméra qui le rend plus sensible aux chaos du réel, en contraste avec l’harmonie de la musique et du cadre qu’il cherche à travers d’autres séquences qui composent le même film, interrogeant un enjeu fondamental de la création documentaire, l’improvisation.
