Filmer un décor, l’équipe tournage au complet - Texte 2

Dès le début du tournage, l’équipe construction se retire, et l’équipe décoration se réduit peu à peu sur le plateau de tournage, occupée à défaire les décors « cassés » et à finir la préparation des décors à venir. Réciproquement, le décor est investi par des professionnels aux enjeux différents : lumière, caméra, costume, coiffure… mais aussi, bien entendu, équipe son à partir de la fin des années 1920. Alors que les bruits des portes et autres chaises ne posaient aucun souci jusqu’alors, cette révolution esthétique et technique change profondément la nature des décors, qui doivent inclure dans leur usage des sons compatibles avec leur nature visuelle. La scène comique de tournage puis de diffusion d’un film parlant dans Chantons sous la pluie (Gene Kelly et Stanley Donen, 1953) expose clairement le problème : Lina joue avec son collier de perles au bruit amplifié, provoquant des commentaires inquiets du producteur (« C’est le tonnerre? Non, les perles, M. Simpson… »). De même, toutes les chaises de la classe d’Entre les murs (Laurent Cantet, 2008) étaient recouvertes de feutre absorbant les bruits de crissement intempestif, réintégrés ensuite aux moments opportuns au cours de l’étape du montage son en postproduction.

L’équipe technique s’approprie donc le décor en fonction de ses besoins : les électriciens positionnent les éclairages nécessaires, que l’on soit en studio ou en décor réel, tandis que les machinistes installent, le cas échéant, les rails de travelling sur lesquels viendra se poser la caméra. C’est alors que le décor prend son sens : il n’est pas fait pour abriter des habitants, mais pour être adapté de manière éphémère et transformé en images animées sur pellicule ou disque dur… Ce que la caméra verra ou non du décor, et en particulier de ses limites, est alors au cœur du travail de ces différents intervenants : le cadre, par le biais de son angle, de ses mouvements, de sa valeur, peut magnifier l’espace ou, au contraire, en révéler les limites, y compris spatiales. Ainsi, un plan trop large risque de montrer la fin du décor ou même les pieds des projecteurs, créant une erreur de tournage — une gaffe à inclure sous l’étiquette plus générique de « goof ».

Si les anomalies filmiques (anachronismes, faux raccords de continuité, techniciens visibles dans le champ) sont présentes depuis le début du cinéma, les communautés de fans traquant ces marques visibles se développent plus fortement avec l’essor des outils numériques et de sites spécialisés (entre autres exemples, voir Moviemistakes). Or, le décor reste un lieu comportant une part importante de goofs, que ce soit avec les anachronismes dans les films historiques (la lampe allumée de la torche de la Statue de la liberté en 1912 dans Titanic de James Cameron en 1998 ou, dans ce même film, une cheminée électrique dans la suite de Kate Winslet), les reflets sur les surfaces réfléchissantes (la main et la perche du perchman visibles dans un miroir de Léon de Luc Besson en 1994, la caméra dans la vitre de Speed de Jan de Bont la même année…), ou encore les accessoires déplacés de manière intempestive sans que l’accessoiriste ne le remarque (la scène d’ouverture de Pulp Fiction de Quentin Tarantino en 1994), voire des matériaux visiblement erronés (les acteurs rebondissant sur des bittes d’amarrage clairement en mousse et non en métal, toujours dans Titanic, ou des figurants faisant trembler les stalactites en caoutchouc dans Le seigneur des anneaux : Les deux tours de Peter Jackson en 2002).

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/52330w/4633

Date de modification de la fiche

2022-09-12

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