Introduction : un cinéma en crise - Texte 3
Voilà donc la cinéphilie atteinte dans une de ses formes privilégiées de célébration. Il est vrai que, pour les adeptes du culte, les temps ont été durs lorsque les salles, en rouvrant timidement, ont dû jongler avec les impératifs de la distanciation sociale, et plus durs encore lors de leurs fermetures provisoires subséquentes. Dans un contexte aussi défavorable au culte des salles, faut-il alors faire le gros dos et renoncer provisoirement aux rites? Ne serait-il pas préférable d’opérer une transformation, un déplacement en trouvant de nouveaux modes d’accomplissement de la cinéphilie ? Mais comment y parvenir lorsque le « rite » se confond avec la définition même du cinéma? Pour ceux qui partagent cette conviction, « C’est la fin du cinéma! », point (d’exclamation) barre. Par contre, pour ceux selon qui l’effacement de la salle et de son dispositif connexe et embarqué ne suscite pas – ou pas forcément – des enjeux de survie identitaire, pas de panique. Le cinéma « étendu », façon Philippe Dubois[7], continue de se fortifier dans son expansion tous azimuts. Et ce ne sont pas de simples confinements qui devraient empêcher cette « virulence » cinématographique de se manifester et même de gagner du terrain, via la diversité exponentielle de tous les écrans disponibles.
Au programme ce soir
Dans le cadre de cette exploration des rapports troubles entre salles et plateformes, nous nous pencherons en premier lieu sur la crise de légitimité que traverse la salle de cinéma – laquelle a non seulement perdu sa préséance mais se trouve même de plus en plus marginalisé par rapport aux autres terminaux de livraison – et sur l'argumentaire développé au sein du milieu cinéphilique en réaction à cette situation, notamment par l'association ACID en France.
Les deux parties suivantes proposeront une analyse de la montée en puissance de Netflix, en présentant deux des plus importants combats menés par la plateforme contre l'institution cinématographique dernièrement : d'abord celui l'opposant aux exploitants de salles sur la question des fenêtres d'exclusivité et de la chronologie des médias, puis l'affrontement quasi idéologique engagé avec le milieu des festivals de cinéma, dont avec le plus prestigieux de ceux-ci, le Festival de Cannes.
Si Netflix a généralement été donné grand vainqueur de ces combats, nous verrons dans la quatrième partie que la « lune de miel » dont l'entreprise bénéficiait avec le septième art semble maintenant bel et bien révolue, la posture de la plateforme se fissurant sur de nombreux aspects : rapports déceptifs avec les créateurs, fatigue décisionnelle grandissante des utilisateurs de streaming, perte de repères face à la télévision, concurrence accrue des autres plateformes, enjeux de rentabilité...
Enfin, c'est à la revitalisation des salles que la dernière partie s'attardera, cherchant à montrer par quels moyens les exploitants de salles cherchent aujourd’hui à concurrencer les plateformes et à singulariser l'expérience qu'ils offrent, notamment grâce au positionnement de niche, à l'événementialisation et à l’affirmation marquée de leur fonction éditoriale.