Restauration et conservation de la collection Mutoscope-Biograph du Eye : The Wonders of the Biograph et The Brilliant Biograph - Texte 2
En 1901, toutefois, le grand format, plus onéreux pour les propriétaires de cinémas, n’était plus la seule option et le film 35 mm commençait à s’imposer[10]. Dans les années suivantes, les différentes filiales étrangères de Biograph durent fermer leurs portes ou s’adapter aux nouvelles réalités de l’industrie. Le 68 mm fut discontinué au début de 1903[11]. Il devint dès lors un de ces artefacts technologiques rares pour lesquels l’archiviste Mark van den Tempel voit des « défis de restauration de premier ordre[12] ». Le défi ici tient au format de la pellicule, à l’absence de perforation et à la perte tant du matériel de projection que des connaissances techniques spécialisées requises pour l’utiliser. Pour cette raison, ces films 68 mm et « l’ensemble de la collection pri[ren]t la poussière[13] » pendant de nombreuses années.
Il fallut attendre les années 1990 pour que la première véritable entreprise de restauration voie le jour. Chapeauté par le Eye, avec le soutien financier de l’initiative LUMIÈRE de l’Union européenne (1991-1995), le projet consista à convertir en 35 mm environ trois cents titres de Biograph, dont deux cents de la collection du Eye et cent de celle du British Film Institute de Londres[14]. Si cette réduction entraîna une perte de la qualité des images, elle permit de projeter les films pour la première fois dans un format standard.
Après cette restauration, les films de Biograph et ceux de la collection du Eye et de celle du BFI furent rassemblés dans The Wonders of the Biograph[15], une compilation présentée pour la première fois en octobre 2000 lors de la 19e édition du Giornate. Préparée par Nico de Klerk, alors chercheur en développement de collections au Eye, The Wonders comprend onze chapitres organisés autour de différentes techniques cinématographiques et de considérations pratiques, esthétiques et thématiques. Sous des intitulés tels que « Rejoindre le public », « Élaborer un programme », « Comment raccorder les prises », « Où placer la caméra » ou « J’aime la parade », la série de de Klerk a pour but de faire connaître au public comment les films de Biograph, tant les documentaires que les fictions, étaient réalisés et ce qui pouvait constituer, à l’époque, un sujet d’intérêt commun[16]. De vocation pédagogique, la conservation de de Klerk aborde la collection à un niveau essentiellement conceptuel. Autrement dit, elle ne cherche pas à montrer les capacités visuelles et matérielles de la technologie 68 mm, mais à révéler plutôt l’étendue et la variété du fonds, en particulier les films émanant des différentes filiales européennes. La conversion matérielle, soit le passage du 68 mm au 35 mm, permit au Musée de mettre en valeur ces artefacts historicisés, de rendre visibles leurs thématiques spécifiques ainsi que les contextes originaux de leur production et de leur présentation.
Vingt ans plus tard, à la sortie du « virage numérique », les conservateurs du Eye posèrent un autre regard sur ces vieux films 68 mm. En 2019-2020, avec le soutien de la Commission européenne, le Eye lança un projet de restauration numérique grâce auquel cinquante films de Biograph furent numérisés en 8 K. Cette restauration produisit des versions en haute définition recréant le grand format des images originales, les contrastes et la netteté qui avaient fait la renommée des films de Biograph cent vingt ans plus tôt.
