Le skateboard et son rapport d’attachement aux caméras - Texte 1
Si la Sony DCR-VX1000 apparaît encore de nos jours dans une grande quantité d’articles de magazines et de blogues, c’est parce qu’aucune autre caméra n’avait jamais autant suscité d’intérêt de la part de la communauté de skateboard avant son arrivée à la fin des années 1990. Certains vantent son côté pratique; d’autres, ses avantages esthétiques. Il reste qu’il est important pour l’instant de retenir que la grande majorité du contenu des vidéos de skateboard du début des années 2000 fut créée avec cette caméra et qu’on l’utilise encore de nos jours dans plusieurs productions vidéographiques. Un autre type de caméra fut très populaire dans cette histoire du skateboard. En observant la production des dix dernières années, il est possible de remarquer que les modèles HVX-200 (2006) et HPX-170 (2008) de Panasonic occupent une place très importante dans cette communauté. Depuis les années 2010 et jusqu’à nos jours, ces caméras servent à produire la grande majorité du contenu des vidéos de skateboard officielles. Il est à cet égard intéressant de se poser la question suivante : pourquoi cette sous-culture reste-t-elle attachée à des modèles bien précis de caméra et ne suit donc pas la dynamique du progrès insufflée par l’industrie vidéographique?
C’est à travers une analyse des discours qui prend en compte cette industrie que nous tenterons d’offrir des réponses. Deux raisons principales semblent se dégager. D’un côté, il y a la communauté qui désire conserver un attachement symbolique à un certain passé du skateboard. D’un autre, on constate que les acteurs de l’industrie encouragent – voire imposent – certains modèles de caméra pour la confection de leur propre production. Étant donné que les réponses semblent se trouver principalement dans le lien qu’entretient la communauté avec l’appareil, il apparaît judicieux d’aborder ce sujet sous l’angle de l’analyse des discours de cette communauté. C’est pourquoi certaines distinctions concernant les différents appareils eux-mêmes seront formulées pour mieux saisir les enjeux de ces discours.
Contexte
Avant de creuser cette question, une mise en contexte s’impose. À ses débuts dans les années 1970, l’industrie du skateboard calqua le modèle promotionnel traditionnel de l’époque en plaçant la compétition au cœur de son discours. Même si cette méthode fonctionna pendant quelques années, dès les années 1980, cette industrie a dû changer d’approche pour assurer sa pérennité. À partir de ce moment, elle a principalement valorisé le vert, soit une approche du sport se développant verticalement (dans des piscines, sur une rampe de type demi-lune, etc.). Le développement et la popularisation d’une pratique horizontale au milieu des années 1980, communément appelée « street », permirent de rafraîchir cette industrie en écartant une dimension plus rigide et officielle de la compétition. Les revues de l’époque, dont Thrasher Magazine, se mirent à promouvoir massivement cette nouvelle déclinaison du sport, qu’ils qualifiaient de plus « authentique ».
Parallèlement et parfois conjointement, les compagnies de skateboard se mirent à produire aussi du contenu visuel puisé à même la rue[1]. L’arrivée des caméras VHS aida à démocratiser la création d’un contenu audiovisuel, et cette industrie y vit une opportunité. S’il était coûteux et complexe de réaliser un film sonore avec les caméras à pellicule, c’était moins le cas avec cette nouvelle technologie. Dès lors, les gens de cette communauté pouvaient créer dans leur salon un montage de leurs « exploits » accompagné de la musique de leur choix sans devoir passer par des boîtes de production. Avec cette technique de montage prénumérique, il suffisait d’avoir accès à des magnétoscopes spécialisés dans la retranscription[2]. Glen Wood souligne que la création de vidéos permettait aux skateboarders de type street de cette communauté de continuellement confirmer leur habileté et d’affirmer leur place dans cette dernière selon la logique hiérarchique du progrès. « Cette tradition continue d’ailleurs de nos jours[3] », affirme à propos de cette dynamique Gregory Snyder, dont les réflexions sont rapportées dans la thèse de Glen. Selon lui, lorsqu’une industrie fait de la progression une expression et un idéal, elle se met aussi à tout standardiser dans son processus d’institutionnalisation[4]. C’est sous cet angle d’analyse qu’il devient intéressant de s’interroger sur les penchants de l’industrie au moment de choisir la caméra qui représentera sa communauté.
