La circulation internationale des technologies optiques (1900-1914) - Texte 2

Autrement dit, si le terme « anastigmat » provenait d’un laboratoire d’optique et désignait à l’origine une conception scientifique fiable, il a ensuite volé de ses propres ailes en faisant son entrée sur les marchés et auprès du grand public. « Anastigmat » en vint à désigner le type d’objectif utilisé en photographie et au cinéma. Cette mention offrait la promesse d’une représentation exacte de la réalité, sans aucune distorsion. Comme Zeiss – et par association E. Krauss – n’était plus le seul à produire ses verres selon une approche scientifique, cette caractéristique ne suffisait plus à différencier les objectifs sans distorsion d’E. Krauss des nombreux autres objectifs de moindre qualité offerts sur le marché.

Dans les années 1880 et 1890, ces objectifs moins performants étaient souvent d’origine française. Dans un article sur les « objectifs haut de gamme » publié en 1915 dans le magazine The Moving Picture World, Collin N. Bennett, auteur du Handbook of Kinematography, explique :

Par le passé, les Anastigmat ont souvent eu mauvaise réputation, car le terme était utilisé pour décrire des produits français plus ou moins bon marché et qui n’avaient d’anastigmatique que le nom. Malheureusement, les Français, par ailleurs d’excellents alliés, n’ont pas toujours accordé à la fabrication de leurs objectifs photographiques la rigueur et le sérieux que l’on aurait pu espérer[6].

Dans cet article, Bennett tend à exagérer la qualité des produits britanniques, il faut donc interpréter avec prudence ses propos teintés de chauvinisme. Cela dit, d’autres sources confirment que les objectifs de facture française vendus sur le marché étaient souvent de qualité douteuse.

Il est peu probable que l’absence d’un nom de fabricant, notamment sur les objectifs fabriqués en France, ait été le résultat d’une stratégie délibérée visant à subvertir le marché international. Car cette absence était fréquente à l’époque. D’ailleurs, dès 1889, les constructeurs et les distributeurs d’objectifs de microscopes soulignaient la nécessité de graver le nom du constructeur sur les objectifs. Ils avaient remarqué qu’en Europe, cette pratique était plus rare et que les « objectifs fabriqués en France parvenaient souvent aux États-Unis sans aucune marque de commerce[7] ». Sur le marché, l’absence de marque finit par être associée aux produits bas de gamme.

Les licences et la standardisation internationales

En 1900, alors que Zeiss rebaptisait ses objectifs Anastigmat sous le nom de « Protar », la Commission du Congrès international de photographie tint une conférence durant laquelle furent prises une série de décisions relatives à la nomenclature des objectifs et des diaphragmes. Les objectifs devenant une composante clé des industries de la photographie et du cinéma, lesquelles étaient en plein essor, l’inscription gravée du nom de la marque et des spécifications techniques devint un gage de qualité. Un des comités – dont faisaient partie, entre autres, le président de l’Académie des sciences Alfred Cornu, Louis Lumière ainsi que des représentants de Gaumont, de Parra Mantois et de E. Krauss – exposa un rapport proposant des initiatives en matière de normalisation. Entre autres, la Commission suggéra aux opticiens de graver sur leurs produits le nom du fabricant, le lieu de fabrication et le type d’objectif[8].

En plus de commercialiser ses produits, Zeiss commença à accorder des licences de brevet et des formules de composition à des fabricants internationaux triés sur le volet. Selon Hartmut Thiele, ces licences permettaient à Zeiss d’éviter les risques découlant d’investissements massifs dans les matériaux nécessaires à la production des objectifs photographiques. Si Zeiss présentait son investissement dans la fabrication d’objectifs comme une application de son approche scientifique à différents domaines techniques, Thiele suggère que l’ouverture de son usine en 1888 visait plutôt à compenser les moindres performances de Zeiss sur le marché des microscopes[9]. Alors que Zeiss ne brevetait pas ses innovations liées aux microscopes et les inventions susceptibles de présenter un intérêt scientifique ou de contribuer à l’avancement de la recherche, dans les années 1890, l’entreprise brevetait régulièrement les instruments « destinés à un usage courant, et l’innovation dans ce domaine était dans une large mesure motivée par le désir de protéger la marque contre les concurrents offrant des produits bon marché[10] ». Inscrire la signature de Zeiss sur les objectifs faisait donc partie d’une stratégie commerciale, laquelle consistait à tirer profit de son investissement dans les applications photographiques afin de soutenir les activités de recherche et de développement. Plutôt que d’augmenter considérablement la production domestique, l’octroi de licences permettait à Zeiss de consolider la réputation de sa marque tout en évitant les investissements matériels (soit le risque) nécessaires à la production de ses objectifs.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Daigle, Allain

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/38649r/4404

Date de modification de la fiche

2022-06-22
2022-09-09

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