Introduction

Introduction, par Éric Thouvenel

Bon nombre d'idées reçues, léguées par tout un imaginaire de l'expérimentation cinématographique comme activité dilettante, ont solidement installé l'idée que les cinéastes expérimentaux étaient voués à travailler avec du matériel de faible qualité, ou destiné au champ des pratiques amateurs. S’il est vrai que certains, à l’instar de Stan Brakhage[1], ont fait l’éloge des caméras 8 mm, de la frugalité et d’un certain arte povera en cinéma, d’autres projets ont pu naître de collaborations fructueuses avec des ingénieurs mettant leur savoir-faire au service de films qui nécessitaient une réflexion approfondie sur la technique.

Le bricolage ou l’ingénierie des appareils de prise de vues revêt ainsi de nombreux aspects dans le champ des cinémas expérimentaux. Il peut s’agir tout d’abord d’inventer des machines encore jamais conçues, et pourtant nécessaires à l’exécution d’un projet esthétique singulier, comme le Zéphirama, caméra éolienne mise au point par Christophe Goulard et Nicolas Rey pour le film de ce dernier, Autrement, la Molussie (2012); ou, plus célèbre, l’imposant et complexe bras articulé indispensable au tournage de La région centrale de Michael Snow (1971), conçu par un ingénieur de l’Office national du film du Canada, Pierre Abbeloos.

Avant l’époque des caméras numériques fabriquées et pensées, bien souvent, comme des boîtes noires[2], il faut se rappeler que le dispositif mécanique des caméras argentiques a longtemps été d’un accès relativement facile, et d’une conception assez simple à comprendre, y compris pour les artistes eux-mêmes lorsqu’ils souhaitaient s’y consacrer. Parce qu’elles pouvaient être ouvertes, trafiquées, ou simplement comprises dans leurs principes, les caméras mécaniques pouvaient alors être exploitées en allant au plus loin de leurs caractéristiques techniques, comme ce fut le cas avec l’emblématique Bolex H16, mise au point par une entreprise qui avait initialement construit son savoir-faire dans le champ de l’horlogerie et de la mécanique de précision[3], et qui fut l’étendard de toute une génération de cinéastes expérimentaux avides d’explorer les propriétés formelles du photogramme, en subvertissant la prise de vues continue classique.

Certains cinéastes ont aussi pu s’approprier avec profit la palette des accessoires conçus pour les caméras amateurs, à l’image du travail entrepris par Christian Lebrat dès le courant des années 1970 pour élaborer des modes de séquençage des images à partir de filtres perforés, initialement destinés à moduler la quantité de lumière entrant dans l’objectif.

Entre le détournement créatif des fonctions pour lesquelles les caméras ont été conçues au sein de l’industrie, et la fabrication ad hoc de systèmes de prises de vues pour des projets singuliers, l’histoire du cinéma expérimental navigue ainsi entre bricolage et ingénierie, et témoigne à sa manière de la diversité des registres sur lesquels se déploie l’inventivité technique et esthétique.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2020

Langue

fr

Format

text/html

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© TECHNÈS, 2020. Certains droits réservés.

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Identifiant

ark:/17444/345432/2103

Date de modification de la fiche

2021-03-08

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