Les salles et leur dernier carré - Texte 2
Côté consommation cinématographique, c’est un fait que la fréquentation des salles n’est plus forcément la façon privilégiée d’avoir accès aux films. Mais, plus grave encore, sur le plan identitaire, on en vient ainsi à se demander si la projection en salle pour un public aussi captif que passif demeure encore une composante discriminante du cinéma. La salle ne serait-elle pas finalement condamnée à devenir une plateforme comme les autres, et même une plateforme désormais secondaire parmi les fenêtres de diffusion? Mais que les exploitants de salles se consolent, car même les chaînes traditionnelles de télévision se trouveraient elles aussi réduites au statut de plateformes secondaires par rapport à ce tsunami que représentent les plateformes de streaming. Il est assez piquant de constater que télévision et cinéma en salle, ces vieux ennemis héréditaires, partageraient désormais cette même position de pôles de diffusion secondaires.
Souvent, les défenseurs les plus virulents du rituel de la salle sont, dans le même mouvement, les adversaires les plus farouches des plateformes. Plus exactement, s’ils admettent l’importance – ou simplement l’existence – des plateformes (mais comment faire autrement?), ils leur ont longtemps refusé toute légitimité cinématographique.
Activisme de salles
Parmi ces pourfendeurs des plateformes qu’on pourrait dire « à prétention cinématographique », le groupe « activiste » des cinéastes de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID) occupe une place de choix. Cette association, qui présente sa propre programmation au Festival de Cannes, place son action sous la bannière d’un principe aussi simple que péremptoire : « les films de cinéma n'existent que s'ils sont vus dans des salles de cinéma[6] ». Un « axiome », dixit l’ACID, certes radical mais teinté néanmoins d’un affect passionné : « il se joue, dans les cinémas, du sensible, de l'humain, du contact, du désir. Rien moins que tout cela – et c'est immense[7] ». Dans les cinémas : on note ici le retour de la synecdoque identitaire. Parler « des cinémas » pour évoquer non pas le ou les cinémas (nationaux, par exemple), mais plutôt les salles de cinéma : on dirait presque que les usages de langue font du rabattage pour les salles! En ce sens, la situation en langue anglaise diffère : le syntagme movie theater évite d’emblée cette ambiguïté du mot « cinéma » en français, car il établit implicitement une distinction entre un lieu de consommation publique (theater) et une type de spectacle (movie), entre un film et son lieu (idéalisé?) de mise en disponibilité. En tout cas, les plateformes savent à quoi s’en tenir avec une telle rhétorique : ce qu’elles présentent dans leur fenêtre (de diffusion), ce sont tout au plus des films, ce n’est pas du cinéma. Pas étonnant alors que, dans pareil contexte, l’on soutienne que les « productions de Netflix […] n'ont rien à voir avec du cinéma[8] ». Plus encore, les cinéastes de l’ACID renvoient à leur copie jusqu’aux sympathisants des plateformes qui invoqueraient le fait que Netflix, côté production, permet à de grands cinéastes d’aujourd’hui de réaliser leurs films :
Si se payer la griffe d'un.e cinéaste peut « faire cinéma », ça ne fait pas du cinéma. Ça n'a rien à voir. Au bout du compte, le « contenu » sera présenté sur un étalage qui offre indifféremment ad nauseam téléréalités, séries, reportages, dans une logique implacable de saturation, voire d'étouffement du consommateur[9].
Le moins qu’on puisse dire, c’est que les cinéastes de l’ACID, dont les communiqués semblent écrits au vitriol (un acide, comme par hasard), ont le sens de la formule : si l’on peut certes faire cinéma, ça ne fait pas pour autant du cinéma!