Les cadres conceptuels de conservation et de restauration de Wonders of the Biograph et The Brilliant Biograph - Texte 1

Axé sur la relation entre le public et la projection du film, le cadre conceptuel du « film comme dispositif » proposé par Fossati offre une entrée appropriée pour envisager les différences technologiques entre ces deux présentations des films de Biograph au Festival Giornate[1] . Il montre plus précisément à quel point le contexte précis de diffusion (le moment, le lieu, les outils utilisés) façonne l’identité du film sur le plan tant matériel que conceptuel. D’un côté, dans le cadre de ce festival, The Wonders incarnait un dispositif historique fixe dans la mesure où la série fut projetée en 35 mm dans une salle de cinéma. De l’autre, The Brilliant fut diffusé en ligne dans un format numérique haute définition et on peut imaginer que beaucoup le virent sur un écran d’ordinateur, à la maison. Contrairement à la première compilation analogique, qui fut projetée une seule fois, la compilation numérique fut offerte en ligne sur le site du festival, par le truchement d’une application mobile, pendant vingt-quatre heures[2]. Ces deux dispositifs apparaissent comme des situations de projection distinctes, chacune ayant son contexte et ses propres dimensions : « l’identité du film devient une variable qui se réalise seulement au sein d’un dispositif, soit une situation où le film rencontre son public[3] ».

Par exemple, la première restauration guidée par la volonté de faire connaître des films très anciens ainsi que les conditions originales de leur projection reflétait un moment bien particulier de l’ère prénumérique, marqué par un regain d’intérêt, de la part des universitaires, pour le premier âge du cinéma (dans la foulée de la conférence du FIAF à Brighton en 1978), puis par la professionnalisation des pratiques archivistiques dans les années 1990[4]. Pendant cette période, le Festival Giornate, inauguré en 1982 et qui voyait alors dans le dispositif traditionnel fixe un élément significatif de la présentation du film muet, devint un acteur clé de la diffusion du patrimoine filmique international et, par le fait même, du travail de restauration. Ainsi, par le biais du dispositif fixe classique, le public spécialisé du Giornate put découvrir les films de Biograph et y déceler d’importants artefacts conceptuels dont le contenu hétérogène constituait une ressource très riche pour les chercheurs et les archivistes.

Le dispositif mobile élaboré vingt ans plus tard pour la présentation de The Brilliant, bien que dicté par des contraintes extérieures et sans précédent pour le Festival Giornate, suggère bien la manière dont le numérique peut contribuer à la multiplication de dispositifs non fixes et faciliter ainsi l’accès aux fonds d’archives, en particulier les collections de films muets, plus anciens et libres de droits. Regardés à la maison, sur un écran d’ordinateur ou de télévision, les films de Biograph ont ainsi rencontré un public beaucoup plus large et diversifié, ne se limitant plus aux spécialistes et habitués du festival. En même temps, ces artefacts numériques — insérés dans une présentation muséale soulignant le potentiel matériel du film 68 mm et diffusés sur une application mobile — permirent à ce public de découvrir les films de Biograph dans des images à haute définition. Autrement dit, dans ce retour au format original de 68 mm, The Brilliant célébrait, grâce aux outils numériques actuels, une technologie désuète considérée comme très marginale. Les films de la collection Mutoscope-Biograph sélectionnés pour cette occasion apparaissaient uniques et spectaculaires sur le plan technologique (et ce, même s’ils furent visionnés sur un petit écran), rehaussant du même coup la pertinence de cette collection à l’ère numérique.

Le cadre conceptuel du « film comme performance », privilégiant la nature contingente et éphémère de la présentation cinématographique, peut aussi s’appliquer aux deux projets de restauration de cette collection, d’autant que les courts métrages choisis étaient en partie les mêmes. Les différences dans les accompagnements musicaux, les introductions et la documentation relative au programme, ainsi que la distance historique entre les deux publics, font des deux présentations au Festival Giornate des événements bien distincts de la vie archivistique de cette collection. Le cadre conceptuel du « film comme performance » est particulièrement pertinent, car il fait écho à la variabilité et à la polyphonie qui étaient à l’origine même des pratiques de Biograph au début du siècle dernier. Cette société préparait en effet ses programmes pour une diffusion en salle — fournissant à chaque fois son propre projecteur et un projectionniste capable de faire rouler le film 68 mm non perforé — et créait souvent déjà des liens narratifs, thématiques et symboliques entre ces courts métrages[5]. De plus, au fil du temps, ces titres réapparaissaient dans de nouveaux contextes aux côtés d’autres films, selon l’actualité de leur contenu. Cette pratique de « recadrage », pour citer de Klerk[6], « cré[ait] souvent sa propre dynamique, influençant aussi l’interprétation et la réception[7] ».

La comparaison de ces deux projets de restauration d’une même collection révèle la présence, dans les deux cas, d’une même flexibilité — et une prise de conscience de la contingence du film. Par exemple, Hondenkarren (UK/NL 1898?), court métrage de la collection qui dépeint une scène de la campagne néerlandaise où trois chiens traversent un pont de fortune en tirant une charrette, figure dans le chapitre « Où placer la caméra? » de The Wonders et dans « Scènes de la vie quotidienne » de The Brilliant. Dans le projet de conservation de de Klerk, cette scène rurale invite le spectateur à considérer la position statique de la caméra, distante, mais au même niveau que le mouvement horizontal de l’action se déroulant à l’intérieur du cadre. Dans le contexte plus large d’une discussion sur les spécificités des films de Biograph, Hondenkarren montre bien comment le meilleur « point de vue possible » pour décrire une action était un choix conscient, reflétant les conditions et contraintes pratiques (comme la lourdeur de la caméra) qui sous-tendaient la production des films de l’époque.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Créateur

Saccone, Kate

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/331773/3968

Date de modification de la fiche

2022-03-18

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