Parler du décor : un bon décor est-il invisible? - Texte 2

En France, pour Le joueur d’échecs (Raymond Bernard, 1926), Cinémagazine remarque que, « si l’on songe en effet que la superficie totale des décors a atteint 120 000 m², on devine quelle importance la construction et divers arts appliqués ont pris lors de leur édification[3] ». Robert de Beauplan, dans La Petite Illustration, s’enthousiasme au sujet de la bataille de Salammbô de Pierre Marodon en 1925, qui « a été réalisée avec un luxe de moyens dont on pouvait croire, jusqu’ici, les Américains seuls capables. […] Mais plus impressionnante encore fut la reconstitution du palais d’Hamilcar : la superficie qu’il couvrait est à peu près celle de la place de la Concorde et l’édifice de ses quatre terrasses, reliées par des escaliers monumentaux, s’élevait à 40 mètres du sol[4]. » Le cinéaste Friedrich Wilhelm Murnau finit par déplorer en 1928 que « les gens [aient] fini par croire qu’on se moquait d’eux si on ne leur montrait pas une ville entière détruite par les films ou cinq mille figurants en perruque et en costume à l’écran en même temps. […] Je crois que le public est en train de se lasser des décors surpeuplés et des intrigues alambiquées. Comme lorsqu’on s’empiffre de pâtisseries. Je crois qu’il a envie de voir quelque chose de simple et de vrai. Je crois que, dans les films du futur, l’histoire elle-même sera plus importante que les costumes et les décors resplendissants[5] ». Ce débat des années 1920, par critiques interposées, entre un décor spectaculaire en soi et un décor plus « simple » trouvera écho dans le décor numérique du XXIe siècle, où les extensions créées par ordinateur ne feront que prolonger les arguments des « pour » et des « contre ». Mais dès le milieu des années 1950, le débat avait connu un nouvel angle avec l’essor de la Nouvelle Vague.

« Il faut abandonner les studios trop coûteux, déclare ainsi François Truffaut en 1958. Il faut tourner dans les rues et même dans de vrais appartements : au lieu, comme Clouzot, d’étaler de la crasse artificielle sur des décors et de les planter devant cinq espions patibulaires, il faut filmer devant de vrais murs crasseux des histoires plus consistantes[6] », ajoute-t-il. Ce que Max Douy traduit, pour le dénoncer, par « À bas les décors et le carton-pâte. La nouvelle vague ne tournera pas dans les studios[7] ». Le débat s’amplifie et dépasse le strict cadre de la nouvelle vague, puisqu’en 1971, les décorateurs du cinéma français défendent leur profession dans une tribune publiée par Le Film français[8], en réponse à un article du Monde du 7 octobre évoquant la fermeture des studios.

Cette rare prise de parole publique de professionnels, centrée autour de la place du studio, est symptomatique d’une mutation profonde du métier et de la perte de position du chef décorateur sur un plateau. Si Trauner reste encore aujourd’hui un chef décorateur « médiatisé », c’est en tant qu’héritier de cette période. Celle qui s’ouvre laisse peu de lumière à l’équipe décor. Cette visibilité réduite découle aussi d’un certain leitmotiv qui fait pourtant débat dans la profession : un bon décor est un décor qui ne se voit pas — du moins, dans le cinéma narratif « traditionnel ». Évoquée par Trauner, reproduite dans de nombreux entretiens plus contemporains[9], la conséquence de cette idée est claire : puisque le décor ne se voit pas, on n’en parle pas. Au même moment cependant est créé le César du meilleur décor[10], récompense décernée par les pairs, puisque les films présentés dans la catégorie sont « choisis par l’ensemble des technicien·ne·s votant·e·s de l’Académie affilié·e·s aux métiers de chef·fe décorateur·rice, ensemblier·ère[11] ». Sur les 45 statuettes décernées entre 1976 et 2020, les deux tiers, soit 30, ont été remises à des films historiques (ou nécessitant une reconstitution historique) aux enjeux clairement visibles pour le grand public. Huit films de science-fiction ou fantastiques sont également récompensés, les sept films restants comprenant des genres variés (comédie dramatique, drame, western, policier…). Les César pointent ainsi du doigt le difficile équilibre entre un décor qui ne doit pas se voir en tant que tel dans ces fictions, et qui pourtant fait partie de l’image et interpelle le spectateur dans ses facettes les moins « camouflables ». Un décor de « film contemporain » a, statistiquement, peu de chances de recevoir un César, bien que le travail de création soit aussi conséquent. Alors que la multiplication des making-of et des sites dédiés aux métiers du cinéma offre un espace de visibilité de plus en plus renforcé, parler du décor reste malgré tout un geste rare, lié aux genres des films, rejoignant dans cette problématique les métiers des costumes ou des effets visuels.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

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© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

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Date de modification de la fiche

2022-04-07
2022-09-12

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