Parler du décor : un bon décor est-il invisible? - Texte 1
À l’instar des « techniciens de l’ombre » qui officient sur un plateau de cinéma, la parole des chefs décorateurs reste le plus souvent réservée aux publications professionnelles spécialisées, leurs noms étant peu connus du grand public, en France comme à Hollywood. La notoriété d’Alexandre Trauner, par exemple, seul art director français du Hall of Fame de la Art Director’s Guild reste une exception, encouragée par les ouvrages publiés sur l’auteur, ses nombreuses interviews ou une exposition que lui a dédiée la Cinémathèque française en 1986[1]. La promotion d’un film s’organise traditionnellement autour de deux piliers, la réalisation et la distribution, entre lesquels les techniciens n’ont donc pas une place privilégiée, sauf pour des projets atypiques tels que des reconstitutions historiques. Dans cette « exception qui confirme la règle », le décor est visible et une part du marketing du film capitalise sur l’« exploit » permettant de faire revivre le passé. Ce champ lexical de la démesure se déploie massivement dans les critiques des années 1920, période pendant laquelle la mode est aux « vrais décors » et aux « vrais exploits », au grand regret du chef décorateur Lucien Aguettand :
Vers 1910, il y avait eu un fort mouvement réaliste vers une recherche de vérité absolue. Pour faire vrai, des cinéastes n’hésitèrent pas à cette époque à précipiter dans la mer, du haut d’une falaise, un cheval vivant attelé à une charrette; pour reconstituer le naufrage du Titanic, à couler un vieux paquebot avec plusieurs centaines de figurants à bord; à tourner l’exécution du duc d’Enghien sur les lieux mêmes où il avait été exécuté […]. Ce n’étaient que de faciles solutions d’êtres insuffisants qui ignoraient les possibilités que leur offrait leur métier[2].
Du côté des États-Unis, le gigantesque décor de la ville éponyme du Voleur de Bagdad de Raoul Walsh en 1924 est visible de loin, une enseigne « Bagdad » surplombant même le lieu pour expliquer aux passants la nature de ce qu’ils voient, au milieu de la Californie — enseigne camouflée ensuite par les trucages de décor qui compléteront le lieu final. Geste rare, cette enseigne propose une promotion in situ préparant les futurs spectateurs à sa future « démesure ».
