L’entrée en guerre (1914-1915) - Texte 2
Les pays alliés étaient à tel point dépendants des fournisseurs allemands que la guerre déclencha immédiatement une pénurie de verre, aucune des industries de ces pays n’étant capable de répondre à la demande, que ce soit à l’échelle nationale ou mondiale. La domination internationale des Allemands en approvisionnement de verre optique ne provenait ni d’une absence des ressources utilisées dans la fabrication du verre optique ni d’une supériorité intrinsèque de l’Allemagne en matière de production technologique. Par exemple, le combustible, l’argile et le sable nécessaires à la production d’un verre optique de précision étaient disponibles aux États-Unis. Mais au début de la guerre, il pouvait prendre de deux à trois années pour arriver à construire des verres de précision de qualité constante.
Le nœud du problème était le suivant : avant la guerre, les manufacturiers et les inventeurs avaient misé sur l’augmentation du volume de production et la baisse des coûts de main-d’œuvre plutôt que sur le maintien d’un contrôle précis du processus de production. Selon un rapport du colonel F. E. Wright produit en 1921, le principal défi de la production optique durant la guerre était « la précision et le contrôle des processus en usine[6] ». Le premier obstacle auquel se heurtait le Laboratoire géophysique, qui coordonnait les initiatives américaines pour stimuler la production domestique de verre, était donc d’établir des méthodes de haute précision avec les producteurs de sable de façon à obtenir la pureté chimique désirée[7]. Comme le souligne F. E. Wright,
[l]a fabrication moderne du verre optique ne consiste pas uniquement à mélanger des ingrédients d’une formule secrète, qui se transmettrait de père en fils, à faire fondre le tout dans une fournaise, puis à laisser refroidir… Le problème en est essentiellement un de précision et de contrôle des processus en usine; et bien qu’il ne faille pas nier l’importance du savoir-faire d’un verrier, celui-ci ne saurait produire à lui seul un verre optique de haute qualité[8].
En plus des écueils décrits ci-dessus, et même si les fabricants à l’échelle internationale avaient investi massivement dans des équipements plus sophistiqués, « la connaissance du verre en lui-même, de ses comportements et de ses composantes » n’avait pas été prise en compte dans le développement industriel à l’extérieur de l’Allemagne[9]. Le problème n’était pas donc pas lié au manque de matières premières, mais plutôt à un manque d’expertise dans la maîtrise et le raffinement de la qualité.
L’absence d’infrastructures tant matérielles que professionnelles combinée au besoin croissant d’applications militaires conduisit les constructeurs américains, anglais, français et allemands à réduire la production d’instruments optiques servant dans d’autres domaines. En raison des pénuries de matières premières causées par la guerre, la qualité d’un objectif cessa d’être définie en termes purement scientifiques; elle devenait plutôt intimement liée à l’industrie nationale. En général, un objectif photographique ne présente pas d’indications particulières sur ses matériaux et leur origine. Si on regarde un objectif, aucune inscription n’indique s’il a été construit avec le sable des carrières calcaires du Michigan ou celui des gisements de silice de Fontainebleau. Sur les objectifs, on trouve plutôt des informations relatives au fabricant et à la nomenclature scientifique (par exemple, le logo de Bausch & Lomb, celui de Kodak, ou le nombre d’ouverture) ainsi que le nom du produit (comme Tessar ou Heliar). La signature des créateurs était depuis longtemps gravée sur les objectifs mais, pendant la guerre, la signification accordée à ces noms et à ces spécifications techniques commença à changer.
La crise industrielle occasionnée par la guerre fit en sorte que la qualité perçue d’un objectif fut peu à peu fonction non plus de lois physiques et scientifiques, mais de la réputation du fabricant. À bien des égards, on retourna à la logique qui prévalait quelques décennies plus tôt, où l’on s’en remettait au savoir-faire et à la renommée des artisans, à la différence près que la réputation était celle d’une marque de commerce d’une multinationale. Alors qu’au XIXe siècle on nommait généralement les objectifs selon leur usage ou leurs propriétés physiques – l’Anastigmat, le Triplet, l’objectif Petzval destiné au portrait (Petzval Portrait) –, plusieurs concurrents, notamment Cooke dans les années 1920, se mirent à nommer leurs objectifs en les rattachant à une série ou à une gamme particulières. Sans constituer une règle absolue, cette variation dans les modes d’appellation laisse supposer une stratégie marketing misant beaucoup moins sur des critères strictement scientifiques, ceux-ci étant d’ailleurs pris désormais en charge par les nombreuses sociétés d’optique et les programmes de formation en optique qui virent le jour pendant et après la Grande Guerre.
Si les objectifs Zeiss ne perdirent pas le prestige qui leur était associé, dans les années 1920 ils ne dominaient plus le paysage des industries optiques. Par ailleurs, après la guerre, les restrictions en matière d’armement imposées par le Traité de Versailles obligèrent le constructeur allemand à recentrer ses efforts sur d’autres applications (non militaires), comme le luminaire, la photographie spécialisée ou la métrologie de précision pour les mesures fines[10].
Dans les récits d’entreprises, le succès de Zeiss est raconté de deux façons différentes : il tient tantôt à l’innovation et aux avancées faites en matière de recherche optique, tantôt à la capacité unique de la firme à surmonter des défis particuliers. L’une et l’autre de ces explications ne rendent pas compte de la complexité des processus d’innovation. Par exemple, sans le soutien financier du gouvernement, Abbe et Schott n’auraient sans doute pas pu fonder leur laboratoire. En d’autres termes, le fait que Zeiss soit parvenu à produire des objectifs d’excellente qualité ne signifie pas nécessairement que ceux-ci étaient les meilleurs ou les seuls en mesure de capturer des images. Au lieu de dénigrer ces récits d’entreprise et d’y voir une version appauvrie de l’histoire, on peut plutôt envisager cette rhétorique du progrès comme une technologie culturelle en elle-même : une façon de relier l’histoire de l’optique à des enjeux plus larges, tels que celui du progrès scientifique dans un régime de capitalisme industriel.
Mais ces récits d’entreprises révèlent aussi comment des fonctionnalités que le cinéma tient aujourd’hui pour acquises – par exemple, des objectifs capables d’effectuer des mises au point, de s’adapter à différents supports d’enregistrement ou à des produits grand public – découlent en partie d’efforts de recherche et de développement qui, à l’origine, n’étaient pas nécessairement destinés à ce que l’on appelle aujourd’hui le « cinéma ». Ces récits montrent également que l’industrialisation des objectifs découle non seulement d’un souci de clarté et d’authenticité, mais aussi de la distorsion souvent associée à des instruments de qualité « inférieure ». Il ne s’agit pas de nier que le cinéma ait sa propre histoire, mais bien plutôt de garder à l’esprit que la manufacture des objectifs a aussi ses propres déterminants historiques et que ceux-ci ne se résument pas à une simple marche vers l’avènement de ce que l’on définit aujourd’hui comme la microscopie, la photographie ou le cinéma.
