Mothlight, l’autocrémation de Stan Brakhage : du langage poétique à l’usage - Texte 5
Cependant, le côté organique de la pratique derrière Mothlight vient du principe d’autoreprésentation, Stan Brakhage se projetant lui-même dans ces papillons de nuit qui volent vers leur ultime destination en se rapprochant de leur obsession. Le ressenti est ce qui guide principalement le choix d’une méthode pour faire un film chez Brakhage. Si la pellicule 16 mm est un support incontournable pour lui, il a dans ce cas précis choisi une pellicule transparente afin que la lumière passe à travers tout le film. Cette lumière traverse non seulement la pellicule, mais aussi les ailes de papillons et les plantes séchées. La lumière du projecteur fait de plus figure de brasier à la fin du film, où les phalènes ressemblent de plus en plus à des morceaux de chairs carbonisés. En effet, les décisions artistiques relatives aux appareils techniques ne se limitent pas qu’à la captation, au développement et au montage, il y a aussi la diffusion. Diffuser ses films en utilisant un projecteur 16 mm rend davantage honneur au film que toute forme de numérisation (y compris celle présentée dans ce parcours). Les flammes n’y sont que plus ardentes.
Conclusion
Pour conclure, il est important de préciser qu’il serait possible d’aller plus loin dans l’analyse en précisant davantage les critères d’analyse pour être en mesure de créer une typologie plus fine des termes utilisés par le réalisateur et de mieux saisir son rapport à la technique. L’aspect encore et toujours fragmentaire de cette démonstration fait écho au travail des réalisateurs expérimentaux, dont chacun des gestes échappe aux règles établies et aux effets attendus. Le but de ce texte était entre autres de comprendre les élans créatifs de Brakhage à partir de la manière dont il parle de son travail en ayant une approche compréhensive et sans dénaturaliser sa démarche. Toute démarche de théorisation du processus de création d’un artiste expérimental comme Brakhage doit éviter le piège consistant à penser que l’on peut en saisir tous les détails. On s’y perd de fait plus souvent qu’on s’y retrouve. Le but était plutôt de trouver un équilibre entre, d’un côté, ce qu’il en dit, en utilisant notamment le terme « vision » et, de l’autre côté, l’appareillage qu’il utilise. Aussi, en décortiquant Mothlight sous cet angle, la seule vraie conclusion possible revient à proposer une ouverture portant sur l’accessibilité du bricolage pour faire des films expérimentaux. Autrement dit, c’est la jonction de la démocratisation du matériel et d’une pensée bricoleuse qui nous semble fondamentale dans sa pratique. C’est donc cet aspect qu’il nous paraît important de faire ressortir d’une analyse technique de son œuvre. Brakhage a fait usage, avec beaucoup de sensibilité et de talent, de techniques et d’appareils parmi les plus connus dans le domaine du cinéma et potentiellement à la portée de tout un chacun. Ses films sont produits par un individu avec de faibles moyens. Il suffit d’avoir accès à la plus médiocre caméra à quelques centaines de mètres de pellicule vierge, à un grattoir, à un pinceau ou encore à des insectes et des fleurs.
