Mothlight, l’autocrémation de Stan Brakhage : du langage poétique à l’usage - Texte 3
Il faut savoir que Brakhage a développé, pour des raisons biologiques, une vision particulière pouvant compenser la faible vision standard. Cet ajout de subjectivité à son regard posé sur le réel l’amène à mettre en place son propre code de représentation où, à travers sa vision, n’importe quel objet peut être déconstruit, représenté sous différents angles, avec différentes couleurs et matières, afin de devenir complètement méconnaissable aux yeux des autres. Ce principe de représentation en art a été très bien mis en évidence par Magritte, qui, pour sa fameuse toile La trahison des images (1929), a peint une pipe en écrivant en dessous « Ceci n’est pas une pipe », afin de défendre l’idée qu’une peinture représentant une pipe ne possède pas les mêmes caractéristiques que l’objet lui-même. Le travail de Brakhage est en fin de compte de mettre en images sa représentation personnelle de ce qu’il voit à travers sa vision.
Pour ce faire, il utilise la pellicule, qu’il compare à la surface du cerveau (« the surface of the brain »), l’image qu’il produit étant la rétroaction du système nerveux (« nervous system feedback »). De plus, il se définit comme une personne qui regarde toujours le lieu qui l’entoure, si bien que les ophtalmologistes « n’ont [selon lui] jamais vu une personne avec des mouvements oculaires aussi rapides ». Pour conclure cette courte analyse de discours, il est possible de considérer la vision de Brakhage comme un appareil à part entière. La manière dont il parle de ses capacités oculaires est en fait un exemple de sa pratique, de sa manière de créer et d’utiliser son appareillage physiologique à des fins de représentation subjective et fragmentée. Cela revient à dire qu’il rend organique la pratique du cinéma à un point tel que regarder à travers l’objectif n’est plus nécessaire. Le cinéaste établit un autre rapport au monde.
Le processus créatif derrière Mothlight
Le but de cette seconde section est de passer d’une analyse du discours de Brakhage à une réflexion plus concrète sur Mothlight en établissant plus de liens avec les techniques, usages et appareils qui ont contribué à sa confection. Bien que l’inspiration du projet de Mothlight relève de l’anecdote, il permet de mieux comprendre les choix faits par Brakhage concernant les différentes composantes de son film. Le film suit le parcours d’un phalène, soit un grand papillon nocturne, jusqu’à son suicide causé par son obsession pour la lueur d’une chandelle.
