Méthode 1, l’utopie du direct - Texte 1
Le travail de Mario Ruspoli – ses films et ses textes – occupe une place centrale au sein du chantier d’expérimentation et de réflexion qu’occasionna en France, entre 1958 et 1965, l’émergence du cinéma direct. Son apport spécifique relève d’une prise de conscience précoce des bouleversements que permet cette nouvelle pratique cinématographique sur les plans technique, économique et philosophique. Celle-ci sera mise en scène dans son film Méthode 1, réalisé en 1962 à la demande de Pierre Schaeffer (du service de la recherche de la RTF) dans le cadre d’un bureau d’études dédié aux recherches conjointes des cinéastes et des constructeurs dans le champ des techniques légères initié selon les préconisations de Jean Rouch[1]. Cette démonstration par l’exemple sera complétée par la rédaction, en octobre 1963, d’un rapport publié sous les auspices de l’UNESCO et qu’il intitule Pour un nouveau cinéma dans les pays en voie de développement : le groupe synchrone cinématographique léger[2].
Au printemps 1961, Mario Ruspoli tournait Regard sur la folie, La fête prisonnière et Les inconnus de la terre avec l’opérateur québécois Michel Brault, et prolongeait ainsi la réflexion sur de nouvelles configurations de tournage, en unité mobile synchrone, amorcée au cours du tournage de Chronique d’un été (Jean Rouch et Edgar Morin, 1961). En mai 1962, Chris Marker y prend part en réalisant Le joli mai avec Pierre Lhomme à la caméra, Étienne Becker comme assistant et Antoine Bonfanti au son. Méthode 1 se présente comme la synthèse pédagogique de ces expériences et préfigure la conceptualisation d’une nouvelle esthétique. Ruspoli y expose, à partir des outils rêvés – techniquement à peine ébauchés[3] – de l’unité mobile synchrone, une utopie, celle du cinéma comme expérience collective au bénéfice du bien commun. C’est l’équipe technique du Joli mai, surnommée « les Martiens » par Ruspoli, qui est sollicitée pour initier les techniciens de studio aux usages du cinéma direct à l’occasion de la réalisation de ce film didactique. Les apprentis, qui apparaissent dans la seconde moitié du film, sont Ivan Favreau, Elvire Lerner, Michel Davaud, Jacques Blancherie et Luc Perini. Ruspoli a choisi de mener cette expérience à Marvejols, un petit village de Lozère, dans le sud de la France, qu’il connaît personnellement. Il y tournera dans la foulée et avec la même équipe la série Petite ville[4] constituée de six épisodes et également produite par la RTF.
Le film prend la forme d’un manifeste en extrapolant le potentiel du cinéma direct à partir de la configuration technique primitive de ce dernier. Elle est constituée d’une caméra légère et dotée d’une batterie — le prototype KMT Coutant-Mathot conçu dans les ateliers Éclair par les deux ingénieurs qui lui donnent son nom —, couplée à un enregistreur Nagra III, élaboré par Stefan Kudelski. Le synchronisme entre les deux appareils est assuré par un système de pilotage constitué d’un générateur de fréquence fixé sur la caméra et d’un câble, le « fil de synchronisme », qui relie la caméra et l’enregistreur. Un assistant est chargé de la mise au point.
