(Ne) Regarde (pas) la caméra - Texte 1
Lorsque confronté aux images captées par la caméra Akeley à son apogée dans le cinéma documentaire, il est difficile pour le spectateur d’aujourd’hui de faire fi des nombreuses problématiques associées aux pratiques de représentation valorisées à l’époque. Le colonialisme ambiant, imprégné dans des disciplines telles que l’anthropologie et l’ethnologie, invitait à l’exotisation et à l’objectivation des ailleurs et des sujets filmés (habitants, animaux non humains, etc.). Pourtant, entre les lignes d’archives et de récits d’expédition, il s’avère que les personnes originaires de ces ailleurs exotisés faisaient souvent également partie des équipes permettant l’obtention des images en mouvement. Le fait que ce travail de production filmique était mené avec les populations locales soulève la question des autres utilisateurs de la caméra et, de manière plus générale, de ceux dont la contribution à la captation de ces images à vocation spectaculaire ou didactique est restée peu visible, par un jeu de discours et de vocabulaire invisibilisant employé par les protagonistes occidentaux de ces expéditions.
Par exemple, en 1916, un journaliste de la revue Travel retranscrit le récit d’un safari de 20 jours mené par Carl Akeley, en quête de filmer une chasse traditionnelle au lion, en Afrique orientale britannique, en 1910[1]. Ce même voyage s’était conclu par la décision concrète de fabriquer la caméra Akeley. Inévitablement, pour assurer ce safari, Akeley s’est entouré d’une centaine d’hommes appartenant au peuple Nandi, travaillant comme porteurs et chasseurs-acteurs. Au gré de sa narration, l’article mentionne laconiquement les décès multiples et les blessures graves de ces hommes. La communication minimale au sujet de ces événements et, lorsqu’ils sont abordés, la mise en avant de la réticence des Nandi blessés à être soignés par Akeley et son collègue étatsunien, placent les faits de la vie et de la mort de ces personnes autres à un second plan anecdotique. La considération des pronostics vitaux de plusieurs Nandis est atténuée au milieu des préoccupations à l’égard des difficultés filmiques d’Akeley. Ce contraste sémantique vient corroborer l’imaginaire d’une vie sauvage rude, où la disparition des êtres humains et non humains est ordinaire, quotidienne, tant et si bien que le secours généreux apporté par l’humain occidental est absurdement non apprécié. Telles sont les coulisses contextuelles dans lesquelles la caméra Akeley fut utilisée comme instrument de la fabrication d’un regard sur l’humain « primitif » et l’animal en tant que figures de l’altérité.
Une dizaine d’années plus tard, un épisode de chasse au lion est bel et bien capturé sur bobines grâce à une caméra Akeley, et donné à voir dans le film phénomène Simba: King of the Beasts (1928) d’Osa et Martin Johnson[2]. Dans le veld kényen, les chasseurs locaux sont non seulement représentés en pleine chasse au lion, mais l’un d’entre eux est également aperçu derrière la caméra Akeley, participant à la prise d’images en mouvement. Un tel aperçu d’un habitant local participant activement à la captation d’un film, en en étant l’un des opérateurs, est marquant.
