Introduction

Si la préservation du cinéma muet, une discipline ayant inscrit la duplication de films au cœur de sa démarche, peut à ce titre être considérée comme une erreur nécessaire, une tentative tardive de réparer une négligence passée, les institutions de conservation n’ont pas pour autant tous les droits, en particulier en ce qui a trait aux méthodes de restauration. Le présent parcours remet en question l’approche « interventionniste » qui s’est imposée – et ce, bien avant l’avènement des technologies numériques – dans le milieu des archives cinématographiques aux dépens d’une approche plus « minimaliste » ou « conservatrice ». Loin d’être simplement le reflet de la victoire des forces du marché sur la culture, ce phénomène semble plutôt inhérent au genre cinématographique. Pourtant, la conservation des films – au sens strict – devrait être le cœur et l’âme de l’entreprise de préservation. La duplication sur pellicule reste l’option la plus efficace et la moins onéreuse pour conserver les films à long terme, en plus d’assurer la sauvegarde des originaux. C’est aussi la restitution la plus fidèle (ou la moins déformante) de l’histoire du cinéma. En ce sens, et même si cela peut sembler paradoxal à première vue, l’approche la moins interventionniste est garante des meilleurs résultats à long terme.

Toutefois, à une époque où l’image animée devient un simple produit de consommation que l’on peut manipuler comme on l’entend, l’idée même de laisser le film vivre sa vie à sa façon – contre l’arrogance de ceux qui prétendent en réécrire l’histoire matérielle ou qui ignorent carrément celle-ci – peut paraître subversive. Les copies d’exploitation ont été produites pour la distribution en salle; leur existence physique, découlant d’une technologie dotée de son propre cadre historique, est un prérequis au spectacle cinématographique. Sans cela, les copies pellicule sont des objets inertes : non pas des films muets, mais un contenu visuel sans vie enroulé sur des bobines de plastique. Elles pourraient tout autant être des pixels.

Ce parcours portant sur les méthodes et l’éthique de la préservation cinématographique commencera par un rappel de l’histoire matérielle typique d’un film muet, qui débute avec son exploitation commerciale puis sa mise au rencart, pour se poursuivre – de façon plutôt exceptionnelle – avec sa redécouverte, suivie de son acquisition par une institution. En suivant la trajectoire des multiples copies d’un film tirées d’une génération à l’autre, nous verrons les pertes résultant de ce processus de duplication, mais aussi la complexité et le coût exorbitant de celui-ci à l’étape de la préservation. Nous aborderons ensuite les dilemmes éthiques auxquels sont confrontées les institutions dans la poursuite de leur mission de restauration des films « incomplets ». On verra que, lorsqu’elle n’est pas encadrée, cette quête peut les conduire à prendre beaucoup de libertés et, ce faisant, à enfreindre les principes mêmes de la préservation cinématographique. Suivra une étude détaillée d’une méthode de restauration courante, le nettoyage des rayures, qui montrera comment la moindre intervention a des conséquences techniques, conceptuelles et éthiques, nous amenant également à interroger la difficulté du public à tolérer les rayures et les discontinuités d’un film muet. En fin de parcours, nous traiterons de l’ambivalence constitutive de la préservation de films, discipline dont la nature, les objectifs et l’éthique semblent avant tout régis par des impératifs industriels. Promouvoir une autre éthique, une éthique du spectatorat – soit celle d’un spectateur actif et conscient –, pourrait alors être l’une des clés pour assurer la survie à long terme du cinéma muet.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/215506/4366

Date de modification de la fiche

2022-07-31

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