Cinéma de salon contre cinéma de salle: la quête de l’exclusivité - Texte 2
Netflix, l’El Chapo du streaming
C’était sans compter que Netflix savait… compter! Compter des sous, notamment… Et les utiliser de façon à subvertir l’ordre établi et à détruire l’hégémonie de la chronologie des médias, qui accorde la priorité aux corporations « traditionnelles » du milieu de la cinématographie, parmi lesquelles la corporation des exploitants de salles exerce une forme de prépondérance, surtout quand l’État se met de la partie pour protéger leurs acquis, si ce n’est leur simple… survie.
Avant l’arrivée de Netflix et consorts, on devait se le tenir pour dit : les grands films, réalisés par de grands cinéastes, mettant en vedettes les grandes stars, ça se voyait sur les grands écrans des salles de cinéma. C’était avant que Netflix n’» achète » les Scorsese, Cuarón, Soderbergh, Coen, Sorrentino, Campion, Iñárritu et autres Fincher de ce monde.
On dirait en effet que Netflix a pris comme modèles les héros de ses séries vedettes qu’ont été Narcos, Narcos : Mexico et autres El Chapo, mettant en scène des personnages qui font tellement d’argent qu’ils peuvent réussir à subvertir le système en entier, en achetant non pas un certain nombre de flics, mais tous les flics, l’un après l’autre. Et en achetant non pas « des » politiciens, mais tous les politiciens, l’un après l’autre. C’est exactement ce qui est en train de se produire du côté du cinéma. Comme le souligne justement Capucine Cousin,
Netflix […] est le nouveau trublion, craint autant que courtisé par le cinéma et la télévision. En 2015, The Hollywood Reporter cite le producteur Nigel Sinclair : « Tout le monde veut rencontrer Netflix – tous les artistes, les talents qui veulent sceller un projet innovant. »[4]
Au moment de son apogée en période de confinement (avant le net reflux que la plateforme a enregistré en 2022, pour cause notamment de concurrence accrue), Netflix était une société si prospère qu’elle pouvait allonger les dollars, de nombreux dollars, pour « se payer » qui elle voulait, et faire sauter toutes les règles et toutes les normes. Un peu à la manière des narcotrafiquants qui parviennent, à coups de millions – voire de milliards – de dollars à acheter le silence et le laisser-faire de tous les intervenants des appareils d’État pour étendre sans cesse leur territoire.
On peut donc repérer une certaine similitude entre le mode de fonctionnement des narcotrafiquants et celui de l’entreprise de Los Gatos. D’abord le fait d’amasser des dollars. On imagine facilement ce que Netflix a pu engranger avec ses millions d’abonnés. Et c’est ainsi, mois après mois, année après année. Grâce à ses nombreux dollars, Netflix avait les moyens de convaincre tout un chacun d’adopter son modèle… Un modèle dont on peut penser qu’il est intrinsèquement anti-movie-going, vu les réticences notoires de Netflix à l’égard de la salle de cinéma.
L’analogie entre les cartels de la drogue et la plateforme de streaming permet de filer une métaphore pour le moins… stupéfiante! On sait en effet que l’activité d’un narcotrafiquant consiste à produire de la drogue et à la faire voyager dans le monde en se moquant des frontières. Netflix ne fabrique-t-il pas lui aussi des produits « euphorisants » qui traversent les frontières? Ne va-t-il pas jusqu’à encourager l’addiction en présentant, dès l’arrivée du générique de fin d’un épisode, l’épisode suivant, qui peut ainsi succéder presque automatiquement à l’autre, favorisant de fait le binge-watching (visionnage en rafale) et stimulant la boulimie du « sérivore »? C’est un peu comme si les épisodes étaient alignés les uns à la suite des autres, comme autant de lignes de coke prêtes à être consommées… en série.
Mais revenons à la ligne – ligne? – principale de notre réflexion. D’où peuvent bien venir les réticences de Netflix à sortir ses films en salle? Est-ce une profession de foi véritablement anti-movie-going? Pas vraiment… Les coupables de cette prise de position par Netflix, ce sont, ironiquement, les exploitants de salles et les distributeurs, ceux-là même qui sont à l’origine de la fameuse chronologie des médias, une règle qui, ironiquement, a pourtant été instaurée pour assurer leur protection. Une règle qui est en fait devenue une arme à deux tranchants. Ce qui est en jeu, ici, ce n’est ni plus ni moins qu’une question existentielle : si Netflix sort ses films dans les salles de cinéma, il se condamne à ne pas pouvoir les diffuser sur cette raison d’être qu’est pour lui sa plateforme de vidéo à la demande… si ce n’est des dizaines de mois après la sortie en salles desdits films, qui auront alors eu le temps de gagner quelques rides et dont la valeur « marchande » ne sera plus la même pour la plateforme américaine, qui peut au contraire, dès lors que ses films sont exclus des salles, avoir l’exclusivité absolue de telle ou telle œuvre récente d’un Scorsese, par exemple.
On constate donc que, d’une certaine manière, Netflix était ainsi à la merci des exploitants de salles et distributeurs, qui sont ceux qui inspirent la loi. Sauf que… ce qui n’était pas prévu, c’est que certaines plateformes de diffusion en continu amasseraient assez d’argent pour attirer à elles, sans effort aucun, les plus grands créateurs d’œuvres normalement destinées aux salles obscures, qu’elles se mettraient à produire des films et, donc, à vouloir les exploiter… Et les exploiter où, donc? Sur… leur propre plateforme de vidéo à la demande, bien entendu, privant ainsi les salles, en une douce revanche, des dernières grandes productions du moment.
Changement de ton du côté des exploitants
Il faut en tous cas bien conclure de l’affrontement entre les salles et la plateforme américaine que Netflix a réussi à inverser les rôles par rapport à la chronologie des médias, dont certains vont même jusqu’à prédire la disparition dans un avenir plus ou moins rapproché. En tout cas, du côté des exploitants, le ton a changé, on dirait. Ainsi peut-on constater que la présidente des cinémas indépendants parisiens agite le drapeau blanc. Isabelle Gibbal-Hardy jugeait en effet en 2018 que les films de Netflix « ne devraient pas faire l’économie d’un passage sur grand écran. Scorsese, c’est un dieu pour mes cinéphiles. Il faut trouver des solutions[5]. » Le milieu de l’exploitation des films en salle n’est du reste pas le seul à avoir dû réviser sa stratégie au fil des années : comme nous le verrons dans la partie suivante, un autre acteur incontournable de l’institution cinématographique, le milieu des festivals, a fait les frais de l’affrontement avec « El Chapo Netflix ».