Épilogue : l’avènement des « objectifs de cinéma » - Texte 1
La Première Guerre mondiale a incité les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et d’autres nations à investir massivement dans la production d’objectifs de précision. Cet essor industriel a eu deux effets importants. D’une part, l’investissement national dans les infrastructures de guerre a favorisé l’expansion de nombreuses entreprises d’optique. D’autre part, après la guerre, ces entreprises ont dû développer de nouvelles applications commerciales. En effet, ne pouvant plus compter, au même degré, sur le soutien national, les compagnies d’optique ont recherché de nouveaux débouchés. Le cinéma, en plein essor à l’époque, fut un des marchés vers lesquels les fournisseurs d’appareils d’optique de précision redirigèrent leurs activités. Si, au début des années 1900, on vantait déjà l’usage cinématographique des objectifs, la catégorisation et la promotion d’objectifs destinés spécifiquement au cinéma sont plutôt un phénomène des années 1920.
Une des idées au cœur de ce parcours est la suivante : le développement de ce que l’on appelle aujourd’hui les « objectifs de cinéma » ne s’est pas fait en réponse aux besoins particuliers du cinéma. Des objectifs plus rapides ne produisaient pas nécessairement de meilleures images. Comme l’écrit Kristin Thompson, on doit abandonner cette théorie selon laquelle « le cinéma muet privilégiait, malgré lui, une grande profondeur de champ résultant d’une pellicule orthochromatique ou d’un objectif peu lumineux grossier[1] ». Les distinctions commerciales et technologiques entre différents types d’objectifs de cinéma se sont opérées dans les années 1920. Elles découlent essentiellement d’efforts marketing et conceptuels par lesquels l’industrie de l’optique a cherché à rencontrer celle, naissante et prometteuse, du septième art, et plus particulièrement celle des studios hollywoodiens.
C’est ici que ce parcours s’éloigne quelque peu du récit de l’entreprise Zeiss et plus généralement de l’histoire de cette compagnie. Zeiss est resté une figure importante dans les années 1920, mais aux côtés d’autres acteurs clés – du moins au regard de l’industrie cinématographique hollywoodienne –, tels que Taylor-Hobson (Cooke) et Bausch & Lomb. Encore une fois, loin d’être exhaustif, ce parcours se limite aux récits corporatifs et aux principaux artéfacts qui ont façonné la fabrication et la commercialisation des objectifs au tournant du XXe siècle. Il ne tient pas compte des ateliers d’optique et des distributeurs plus marginaux de cette époque, dont les archives ont été perdues ou, si l’on est optimiste, restent à découvrir. Cette dernière partie, en particulier, prend pour point de référence l’industrie hollywoodienne. La définition d’un objectif de cinéma dépend de la façon dont on définit les traditions cinématographiques. Ce qui suit présente quelques-unes des grandes tendances permettant d’expliquer en partie pourquoi et comment certains objectifs ont été catégorisés et publicisés, dans les années 1920, comme des objectifs conçus spécifiquement pour le cinéma.
Les types d’objectifs de cinéma
La cinématographie
Sur le plan pratique, un objectif de caméra devait satisfaire une exigence minimale en matière de qualité d’image pour les studios de cinéma émergents de l’industrie cinématographique. Un objectif de caméra était un objectif lumineux qui maintenait une image nette sur toute la surface d’un support d’enregistrement flexible. La définition s’est toutefois transformée au gré des changements en matière d’éclairage (comme le passage d’un éclairage en arc à un éclairage incandescent), de pellicule (avec le passage de l’orthochromatique au panchromatique) et d’esthétique (avec la mode du flou artistique). Si la luminosité et la netteté étaient les toutes premières caractéristiques recherchées, d’autres, telles que la qualité de fabrication, un contrôle précis de la mise au point et une reproduction exacte de la couleur, se sont ajoutées à mesure que le cinéma s’est professionnalisé.
Dès le début des années 1900, certains objectifs étaient vantés pour leur usage cinématographique. La question de savoir qui a fabriqué le premier objectif « de cinéma » n’est pas très pertinente mais, de manière générale, la compagnie d’optique britannique Taylor-Hobson (Cooke) était probablement un des principaux joueurs dans ce domaine. Dans le contexte industriel hollywoodien de l’époque, l’objectif Speed Panchro de Cooke était sans doute l’un des produits phares.
Conçu par le Britannique Taylor, Taylor & Hobson (qui deviendrait plus tard Taylor-Hobson, puis finalement Cooke), l’objectif fit son apparition dans les studios de cinéma en 1924 sous le nom de f/2, puis devint le Speed Panchro en 1930[2]. Selon R. Fawn Mitchell, directeur du service technique chez Bell & Howell, les cinématographes étaient « initialement hésitants » à employer des objectifs avec une ouverture aussi grande. Toutefois « la définition et la qualité supérieures de ces objectifs finirent par être reconnues après des tests stricts, et les objectifs à vitesse d’obturation rapide se sont imposés pour la première fois dans les studios[3] ». Ces objectifs finirent par s’imposer dans l’industrie cinématographique du XXe siècle, en particulier dans les studios de la Famous Players-Lasky/Paramount Corporation, dont, en 1926, le magazine Kinematograph Weekly rapportait qu’ils disposaient d’une centaine d’objectifs Cooke[4]. En 1928, le Kinematograph Year Book soulignait que la Paramount avait étendu l’utilisation du F/2 de Cooke à toutes ses caméras[5].
La projection
Si le premier objectif qui vient à l’esprit lorsqu’il est question de cinéma est sans aucun doute celui de la caméra, les années 1920 ont également vu une explosion des objectifs conçus pour les projecteurs. C’est dans cette décennie que Taylor-Hobson ainsi que Bausch & Lomb, producteur américain et ancienne filiale de Zeiss, commencèrent à commercialiser des objectifs de projection. Ceux-ci avaient pour principales qualités de garantir la netteté et l’excellente définition de l’image projetée tout en procurant la meilleure luminosité possible. Les objectifs de projection haut de gamme ont émergé, en partie, sous l’impulsion des négociants professionnels qui, de 1920 à 1924, cherchèrent à améliorer la qualité de la projection. Leur vente contribua à répondre au besoin grandissant de la part des studios de faire correspondre la qualité de l’image capturée à celle de l’image projetée.
Si Taylor-Hobson vendait déjà des objectifs de caméra à l’industrie cinématographique, ce sont ses objectifs de projection qui ont fait sa réputation. En 1922, la compagnie eut l’honneur de voir son objectif choisi pour la projection de la première londonienne des Orphelins de la tempête (1921) de D. W. Griffith. Il semble que cet objectif ait surpassé par la suite ses concurrents. Une note publiée dans l’Exhibitors Trade Review souligna d’ailleurs à quel point ce nouvel objectif était « 52 % plus lumineux que les autres et 50 % meilleur marché[6] ». Une publicité de cet objectif diffusée en juillet 1922 vantait également l’efficacité supérieure de ce produit plutôt que l’absence de distorsion qui était généralement mise en relief dans les brochures promotionnelles[7].
