Rotoscopie - Texte 4
Dans tous les cas, on observe en quoi ces montages d’appareils singuliers tendent à placer sur un pied d’égalité dessin animé et prises de vues réelles, dans une logique héritée de la production industrielle des années 1910. La mécanisation de la fabrication des dessins, pensée à des fins de productivité et d’efficacité, ouvre en réalité vers un imaginaire du dessin animé qui s’accorderait au mode de fonctionnement d’une caméra traditionnelle en en décomposant le principe – le Rotoscope et le Rotographe se donnant tout autant à entendre comme l’aboutissement de cette approche que comme une impasse technique : si le dessin animé est réalisé à partir de prises de vues réelles et équivaut le cinéma photographique au point de pouvoir s’y entremêler, s’agit-il encore d’une forme de cinéma d’animation? Nombre de détracteurs de la rotoscopie mettront ainsi en évidence la « tricherie » que représente ce dispositif, qui ne serait pas, à proprement parler, de l’animation. En ce sens, l’industrialisation du dessin animé pose question et brouille les repères quant à la définition de cette technique qui englobe nombre de procédés radicalement différents en son sein. Mais un certain imaginaire se développe à cette époque, reconduit dans les décennies suivantes au sein de la majorité des productions animées, dont Walt Disney sera l’un des plus évidents représentants. La combinaison des méthodes de production ici décrites (visant l’efficacité et la productivité) avec l'imaginaire technique qui en découle directement (le « devenir-mécanique » de la production des vues animées) aboutit en effet à une certaine approche esthétique du dessin animé, qui s’accorde avec celle héritée de la prise de vues réelles : réalisme du mouvement, profondeur de champ, mouvements de caméra, etc. En ce sens, la « cinématographisation » du dessin animé se remarquant dans le courant des années 1910-1920 n’est pas tant l’adaptation à des codes de représentation que l’on estime être plus en phase avec les attentes du public de l’époque, mais bien plutôt la conséquence directe de la naissance d’une industrie, se conformant à la dimension technique de la prise de vues réelles comme un modèle idéologique à suivre, conditionnant sa mécanicité, et, partant, sa productivité et sa rentabilité, en se basant sur le travail à la chaîne et la division des tâches. L’invention d’une « caméra humaine », en quelque sorte.
