La salle moderniste - Texte 4
La mort de Jerome Hill (cofondateur et mécène d’Anthology) en 1972 précipita la fermeture de ce premier cinéma invisible : incapable de continuer à payer son loyer, Anthology fut contrainte de se relocaliser en 1974. La salle de Kubelka fut abandonnée dans la foulée. Fort de son rôle de directeur, le cinéaste en fit toutefois construire une deuxième version au Musée autrichien du film, en 1989. Rénovée en 2003, celle-ci existe encore aujourd’hui : moins radicale que la version new-yorkaise, elle abandonna ses « isoloirs » iconiques. La raison en était notamment acoustique : en effet, les sièges d’origine avaient aussi vocation, selon Kubelka, à concentrer la réception du son et à minimiser les bruits périphériques. Mais un tel dispositif ne pouvait fonctionner que pour une unique source sonore (placée directement derrière l’écran). Un équipement audio au goût du jour (stéréo ou surround), où le son provient justement de la périphérie, prohibait l’usage des isoloirs[6].
L’enthousiasme de Barbara Rose pour le premier cinéma invisible ne fut pas partagé par tous. La critique la plus récurrente (et concrète) avait trait à un effet d’endormissement, la qualité enveloppante des sièges ayant eu tendance à y contenir la chaleur corporelle. Dans tous les cas, cette salle occupait une position ambiguë, à mi-chemin entre un dispositif de visionnement individualisé et collectif. Son ascétisme formulait, d’un côté, l’antithèse des ciné-palaces prestigieux; de l’autre, il contrastait aussi avec des pratiques émergentes de l’image en mouvement, comme celle d’un cinéma « élargi » (expanded cinema). On aurait même pu reprocher au cinéma invisible d’incarner un modèle conservateur, aux antipodes de sa programmation avant-gardiste. Malgré tout, l’originalité de cette proposition architecturale demeure. Avec elle, la salle de cinéma est ostensiblement placée au cœur de l’expérience filmique. Ainsi, dans les mots de Peter Kubelka, « la salle de projection est une machine à l’intérieur du cinéma – la caméra, le laboratoire et la table de montage en sont d’autres[7] ».
