La salle moderniste - Texte 3
À l’instar du cube blanc de l’espace muséal, la salle obscure de Kubelka aspirait à une discrétion absolue, sa principale vocation étant de transmettre sans perte la vision de l’artiste. Dans ses propres mots, il dit avoir « baptisé ce concept le ‘‘cinéma invisible’’ pour souligner le fait qu’un cinéma idéal ne devrait pas faire sentir sa présence, qu’il ne devrait pas mener sa propre vie, qu’il ne devrait pratiquement pas même être là[5] ». Cet espace utopique se rendait d’abord « invisible » en parant ses murs, ses sièges et son plafond de velours noir; un tapissage noir en recouvrait également les sols; les portes (et toute autre structure restante) étaient elles aussi peintes en noir. Ainsi, toute possibilité de réflexion lumineuse sur l’écran était en théorie supprimée. Mais cette volonté d’effacement trouvait son expression la plus radicale vis-à-vis d’une autre source potentielle de distraction : le public lui-même. Les sièges de ce cinéma prenaient donc la forme de petits isoloirs : encadrés, comme fermés sur les côtés (sauf au niveau des avant-bras et des mains), ils étaient également recouverts d’une sorte de dôme, cachant à chacun la personne d’en face. Au sein de cet agencement, la toile de projection devait devenir l’unique point de référence visuelle. Pour le reste, la dimension technique de ce dispositif minimaliste ne s’éloignait pas d’une salle classique. Cette proposition architecturale incarnait donc une certaine conception du cinéma, marquée par l’idéalisme de son concepteur.
