La salle moderniste - Texte 2
Faisant de cette question son cheval de bataille, l’institution s’inscrivait aussi dans un mouvement militant, amorcé par Maya Deren à partir des années 1940. Comme l’a remarqué Kristen Alfaro[2], il s’agit alors d’un tournant crucial pour l’institutionnalisation de cette avant-garde états-unienne, largement reléguée, dans les années 1960, à des modes de diffusion précaires et itinérants (un cinéma underground dont Jonas Mekas s’était fait l’indéfectible champion). Le parti pris muséal d’Anthology exprimait donc notamment un besoin de légitimation, et le cinéma invisible (un « sanctuaire moderniste[3] », selon Giuliana Bruno) allait s’inscrire dans ces enjeux.
Pour répondre à ses ambitions, l’institution a d’abord défini un programme : l’Essential Cinema, constitué de quelque 330 films (majoritairement, mais pas exclusivement, des œuvres de l’avant-garde) diffusés en boucle, sur un mode cyclique. Cette sélection devait être projetée chaque mois dans son entièreté, permettant aux amateurs les plus passionnés d’étudier leurs œuvres favorites, aussi consciencieusement qu’ils pourraient le faire dans un musée. Indissociable du cinéma invisible (qui était destiné à l’accueillir), ce programme était singulier : les cinéastes s’y succédaient par ordre alphabétique, et les films étrangers étaient systématiquement présentés sans sous-titres. Enthousiaste, l’historienne de l’art Barbara Rose remarquait à l’époque :
Pas moins que les Beaux-arts de la peinture et de la sculpture, le positionnement puriste d’Anthology considère le cinéma comme une communication directe et individuelle de l’artiste au spectateur. Par la disposition des sièges, l’expérience du film gagne à la fois en intensité et en abstraction[4].
