L’histoire matérielle d’un film nitrate, première partie : l’exploitation - Texte 4
Au final, il existe de notre film six négatifs différents (A à F) et 65 copies, dont cinq en 16 mm. Ce scénario, qui peut sembler incroyablement complexe, est en fait un reflet très simplifié de la réalité. Beaucoup de films muets sont dupliqués un nombre bien supérieur de fois et, dans la plupart des cas, il est impossible d’établir combien de copies ont été tirées à chaque étape du processus ni de retracer la chronologie de celui-ci.
Selon une règle tacite de la conservation cinématographique, les chances de trouver une copie nitrate d’un film muet en bon état sont inversement proportionnelles au succès de ce dernier : plus le film a été projeté, plus les chances qu’en réapparaissent de belles copies diminuent, à moins qu’il existe encore un négatif, auquel cas tout dépend de la façon dont celui-ci a été manipulé.
De cette hypothétique saga découlent deux observations préliminaires. Nous savons maintenant que, si nous avions en main une copie 35 mm du Voyage dans la lune, sa position dans l’arbre généalogique des copies du film aurait de l’importance, car elle expliquerait pourquoi cette copie serait en noir et blanc plutôt qu’en couleur; pourquoi elle serait intégrale ou incomplète; pourquoi les intertitres seraient différents de ceux accompagnant d’autres copies. Suivant ce scénario imaginaire, regarder une copie de 1948 (no 52) ne nous renseignerait pas beaucoup sur les conditions d’apparition de la copie no 4 en 1914, et ce, en raison des nombreuses étapes intermédiaires pendant lesquelles d’autres négatifs ont servi à générer de nouvelles copies de projection, à partir desquelles ont ensuite été produits de nouveaux négatifs.
La duplication : un processus avec perte
Chacune de ces étapes (la production d’un négatif, puis le tirage d’une ou de plusieurs copies positives) correspond à une « génération ». Chaque cycle de duplication comportant un processus photographique entraîne la perte définitive d’un certain pourcentage de contenu visuel. Celui-ci est plus ou moins élevé selon la qualité du travail de laboratoire. Les technologies modernes peuvent au mieux réduire l’écart, mais elles ne peuvent l’éliminer complètement. Prenons une copie d’exploitation tirée d’un négatif de dixième génération. L’effet cumulé des neuf générations précédentes sur le dernier cycle de duplication devrait donner une idée approximative de la disparité entre l’apparence du film à l’écran et celle d’une copie faite à partir du négatif caméra original.
