L’histoire matérielle d’un film nitrate, première partie : l’exploitation - Texte 3

Aussi spectaculaires soient-ils, de tels événements sont assez représentatifs des premières phases d’un projet de préservation. Les films nitrate surgissent de n’importe où : de chantiers de construction, de sites d’enfouissement ou de sous-sols. Souvent, lorsqu’on les découvre, il est déjà trop tard pour les conserver. Ceux qui parviennent à se frayer un chemin jusque dans les collections des cinémathèques et des institutions de conservation ne sont donc que la pointe d’un iceberg mouvant, fondant petit à petit, et dont il ne reste plus grand-chose aujourd’hui. Pour apprécier les dimensions de cet iceberg, il est plus aisé de le renverser et d’y voir une sorte d’arbre généalogique dont le sommet serait constitué des négatifs caméra utilisés pour produire les premières copies d’exploitation du film.

Une étude de cas fictif mais plausible

Nous aurions tout aussi bien pu illustrer cette idée en prenant comme cas d’étude un classique du cinéma muet : Le voyage dans la lune (Georges Méliès, 1902). Toutefois, le film connut un tel succès que nous ignorons combien de copies en furent tirées au fil des ans. Le scénario suivant se veut donc un substitut fictif, mais plausible, de l’histoire matérielle du chef-d’œuvre de Méliès. Imaginons, pour les besoins de l’argumentation, que deux négatifs caméra noir et blanc d’un film américain ont été créés en 1914. Le premier est utilisé pour le marché domestique, alors que le second a été monté de nouveau avant d’être envoyé à Londres pour la distribution internationale.

Dans ce récit fictif, nous supposons que 19 copies positives (teintées et virées) sont tirées du premier négatif (A) aux États-Unis, tandis que 16 copies de la version remontée sont produites à l’étranger à partir du second négatif (B) avec des intertitres traduits dans plusieurs langues. Le film existe aussi dans différentes teintes et tonalités selon les pays dans lesquels il est présenté. Seule la copie no 22 est en noir et blanc, car son distributeur a décidé de la laisser telle quelle. À la fin de la Première Guerre mondiale, les deux négatifs caméra se sont volatilisés. En 1925, après avoir dormi pendant une décennie, l’une des copies d’exploitation destinées au marché domestique est utilisée pour créer un contretype négatif (C) en vue de relancer le film en salles.

Au deuxième chapitre de notre histoire matérielle imaginaire, nous découvrons un document d’entreprise attestant que 12 copies positives, toutes en noir et blanc, ont été tirées à partir du négatif de deuxième génération (C). En 1936, un collectionneur privé trouve l’une de ces copies et apprécie le film au point de produire un autre contretype négatif (D) et trois copies additionnelles : une pour son usage personnel et les deux autres pour échanger avec des collectionneurs. Une autre décennie s’écoule. Le collectionneur disparaît de même que les trois copies nitrate tirées du négatif datant de 1925 (D). En 1948, un distributeur indépendant prend possession d’une autre copie de la version de 1925 en vue de la louer à des exploitants locaux. Un peu de métrage endommagé par l’usure au début et à la fin de chaque bobine est supprimé; un laboratoire sans prétention produit un nouveau négatif (E) à partir de la copie nitrate et tire à la hâte dix copies avec ces coupures.

L’image, sur la nouvelle version dupliquée et les copies en découlant, est recadrée : l’équipement du laboratoire avait été paramétré avec des fenêtres de projection convenant à des films sonores. Une de ces copies est empruntée en 1952 par un cinéclub. Le propriétaire de ce club conserve le film assez longtemps pour l’envoyer finalement à un autre laboratoire pour que celui-ci en produise de nouveaux négatifs au format 16 mm (F). Cinq copies de projection en découlent. Quatre d’entre elles sont vendues à des écoles et à des cinémathèques après qu’ont été supprimés, sur chacune, quelques intertitres contenant des insultes racistes jugées inappropriées; la cinquième est gardée intacte.

L’histoire pourrait continuer ainsi jusqu’à nos jours, mais mieux vaut en interrompre le récit à ce stade. Le diagramme ci-dessous offre une représentation visuelle de cette intrigue.

Type de document (média)

Texte nativement numérique

Éditeur

TECHNÈS

Date de diffusion

2022

Langue

fr

Format

text/html

Droits

© TECHNÈS, 2022. Certains droits réservés.

Licence

Identifiant

ark:/17444/08553s/4370

Date de modification de la fiche

2022-12-06

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