L’histoire matérielle d’un film nitrate, première partie : l’exploitation - Texte 2
Or, si l’on se base plutôt sur le nombre total de copies tirées, le taux de survie chute pour se situer dans une fourchette de 0,43 à 0,69 %, soit une fraction infime du total. Autrement dit, sur 1000 copies tirées, 995 ont aujourd’hui disparu. Aussi vagues soient-elles – compte tenu du nombre et de l’ampleur des variables en cause –, ces estimations témoignent avec éloquence du triste sort réservé aux films nitrate une fois que ceux-ci eurent cessé d’être rentables pour leurs propriétaires. La destruction du cinéma muet a été un phénomène d’une envergure colossale, amplifié par la fragilité inhérente au support pellicule. En ce sens, l’existence même, aujourd’hui, d’une copie nitrate d’un film muet relève presque du miracle.
Le Dawson Film Find
L’un des plus célèbres de ces miracles fut la découverte en 1978 de centaines de bobines enterrées sous une patinoire à Dawson City, au Yukon, emplacement des plus improbables pour une capsule temporelle du cinéma muet. Les températures extrêmes du Nord-Ouest canadien et la protection inhabituelle fournie par l’abri souterrain aux copies nitrate – découvertes lors de travaux d’excavation un demi-siècle après l’enfouissement – facilitèrent la survie physique de plus de 400 films depuis longtemps tombés dans l’oubli. Ceux-ci étaient restés sur place au terme de leur vie commerciale, le retour aux distributeurs ayant été jugé trop dispendieux à l’époque.
Le choc thermique causé par l’extraction fortuite d’autant de bobines plongées depuis des décennies dans le pergélisol quasi arctique puis exposées soudainement au soleil et à l’humidité entraîna, pour de nombreux films, une détérioration de l’émulsion se trouvant proche de la surface, à l’intérieur même de leur boîtier métallique. Les copies des films nitrate originaux préservées dans la Dawson City Collection de la Bibliothèque du Congrès portent des traces tangibles de cette opération de sauvetage. On peut ainsi constater, lors de la projection des films, la décomposition de l’émulsion aux extrémités verticales de l’image, comme dans le documentaire de Bill Morrison intitulé Dawson City : le temps suspendu, qui livre une interprétation artistique de cette découverte.
