Repérer des lieux de tournage, choisir un futur décor de cinéma - Texte 1
Au cinéma, les décors sont créateurs de sens : ils soulignent le caractère psychologique ou sociologique des personnages, fixent une ambiance ou annoncent une action[1]. Le type de film (film dont le récit est ancré dans le présent ou film dit « d’époque »), les choix artistiques du cinéaste (recherche de réalisme ou non) mais aussi le budget disponible orientent les stratégies de repérage et les choix des lieux de tournage. Lorsque, pour des raisons artistiques ou financières, le studio de cinéma n’est pas retenu pour tourner et y fabriquer des décors, la recherche de « décors naturels » – c’est-à-dire de lieux réels – est un enjeu fort pour tous ceux qui participent à la fabrication d’un film.
Lieux publics ou lieux privés, lieux en friche ou en activité, lieux urbains ou ruraux, château flamboyant ou banal hôpital, les lieux susceptibles d’être utilisés comme décor de cinéma lors de la phase de tournage – mais aussi pour des opérations de traitement numérique de l’image en phase de postproduction – sont multiples. Mais tout lieu n’est pas apte à servir de base de décor de film.
Selon le nombre et l’importance scénaristique des décors, selon le budget du film, la recherche concrète des lieux est assurée par les cinéastes eux-mêmes, les assistants à la réalisation, les chefs décorateurs, et de plus en plus par des spécialistes qui font de cette activité leur métier : les repéreurs. Comment s’opèrent la recherche et les choix des lieux de tournage en vue de leur consécration en décor de cinéma?
Traduction
Les didascalies, la description des personnages, l’ambiance du récit constituent autant d’indices, livrés par le scénario, à partir desquels peut s’établir un « profilage » du lieu. L’intention d’un cinéaste, qu’il s’agit ici de traduire, est parfois très précisément explicitée (notamment lorsqu’il a pu s’inspirer de certains endroits qu’il connaît intimement pour écrire son scénario). Mais elle peut aussi être relativement indéterminée et se construire progressivement au gré de nombreux échanges professionnels entre le cinéaste et ses collaborateurs artistiques (en particulier le chef décorateur, le chef opérateur, l’assistant à la réalisation et le repéreur). En phase de préparation, les discussions, alimentées par la communication de photos, de films, de références architecturales ou de peintures, permettent de clarifier les attentes et d’envisager certaines directions artistiques. Ce partage de références facilite l’explicitation des ambiances, des matières, des couleurs, des espaces de circulation envisagés. C’est donc à l’issue d’un processus itératif que les qualités attendues d’un lieu se dessinent progressivement et vont guider le travail de repérage.
Comme pour les comédiens, les lieux ont un rôle plus ou moins important et leur choix relève d’un véritable casting. Les lieux qui servent à caractériser les personnages principaux ou ceux qui sont eux-mêmes au cœur de l’histoire font l’objet de l’attention la plus soutenue. Le caractère approximatif de certaines descriptions scénaristiques offre une large marge d’interprétation. Au contraire, des lieux très précisément décrits paraissent figer le jeu des possibles dans la recherche des décors. Mais ce n’est pas parce qu’un lieu existant réellement est voulu par un réalisateur qu’il sera forcément disponible ou accessible sans condition. Des accommodements doivent alors s’opérer : il faut imaginer des équivalences, anticiper d’éventuelles opérations de transformation, prendre en considération les options de cadrage et les possibilités de raccords au montage. La quête des lieux intègre ces horizons d’intervention tout au long de la phase de fabrication du film.
Exploration
C’est par l’exploration attentive des coins et recoins d’un territoire donné (territoire de recherche qui peut être aussi limité en raison de contraintes budgétaires ou privilégié parce que des subventions régionales ont pu être allouées) que se constitue progressivement la palette des lieux susceptibles d’être retenus. Mais tous les lieux ne se valent pas.
Même si, à l’ère du numérique, Internet et Google Maps ont grandement facilité la constitution de bases de données de décors potentiels, de véritables enquêtes, sur place, sont nécessaires pour ne pas se contenter de lieux déjà vus et parce que la disponibilité et la configuration des lieux évoluent souvent très rapidement. Certains sont fermés, d’autres ont été transformés. Il faut donc être attentif aux recompositions spatiales et architecturales, surtout lorsque des reconstitutions historiques sont envisagées. C’est ainsi que le réalisateur Régis Roinsard, pour les besoins d’une scène de rue de son film Populaire, dont l’action principale se déroule à Évreux, en Normandie, a porté son choix sur Lisieux (Calvados) :
Au début, on a cherché dans l’Eure parce que c’était proche de Paris. C’est toujours plus simple d’être proche de Paris pour plein de choses. Parce qu’il y a des choses à aller chercher, le transport des comédiens, etc. Et aussi parce que c’est la région de Normandie que je connais le mieux parce que mon père était directeur d’une compagnie d’assurances à Louviers et qu’il allait très souvent à Évreux. […] Au moment où on est allé à Évreux, toutes les rues, particulièrement une que j’aimais bien, je me suis aperçu qu’on ne pouvait pas y tourner à moins de faire des interventions de décor immenses, tellement tout était « pollué » par de nouvelles choses, que ce soit les lampadaires, la signalétique, les devantures de magasin, tout. C’était impossible d’y tourner. Même les trottoirs, les barrières, il n’y avait plus rien qui marchait. Quand j’ai vu ça, on s’est dit : on cherche partout en Normandie, dans un style de reconstruction d’après-guerre […]. Ça nous a emmenés aussi à Saint-Lô, un peu partout. Et on a atterri à Lisieux et on a découvert cette rue. Au début, je n’étais pas très emballé. La chef décoratrice m’a fait voir la rue. Elle m’a dit : « Regarde, quand tu filmes par là, c’est hyper bien, on se croirait vraiment à l’époque. Je vais faire ça, je vais faire tel magasin, etc. » On a fait des photos et, effectivement, je me suis rendu compte que c’était la rue idéale pour représenter une ville moyenne de province[2].
