Introduction - Texte 1
Imaginons une boutique d’antiquités remplie de vieux vinyles, de meubles rétro et d’équipements photographiques anciens. Au fond, on aperçoit une étagère recouverte de divers objectifs et de caméras d’une autre époque. Si un cinéaste amateur devait alors choisir entre deux objectifs de 35 mm, il saurait sûrement distinguer un objectif ordinaire de marque inconnue d’un autre portant la signature de Zeiss.
Les objectifs sont classés en fonction de leur longueur focale (35 mm, 50 mm, 250 mm), mais ils se caractérisent aussi souvent par leur provenance, soit le nom du fabricant[1]. Les différences sont plus une question de degré que de nature. Toutes choses étant égales par ailleurs (énoncé éminemment discutable), n’importe quel objectif de 35 mm produit des images. Un siècle de cinéma a suffi à montrer à quel point ce que capture l’objectif est généralement bien plus important que l’objectif lui-même. Mais l’idée selon laquelle un objectif Zeiss produirait une image de meilleure qualité (qu’un autre de marque inconnue) est en soi intéressante, cette idée s’imposant par-delà les spécifications techniques ou la simple qualité de fabrication de cet objectif.
Ce parcours soutient que les différences de qualité attribuées aux objectifs ont émergé au fil du temps et sont dans une large mesure le résultat du processus historique d’industrialisation qui s’est déroulé à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. En quoi l’industrialisation de la production d’instruments optiques façonne-t-elle l’objectif en tant qu’objet? Les fabricants tendent souvent à envisager l’histoire de l’optique – et plus particulièrement celle des objectifs – comme un phénomène temporel linéaire s’apparentant à une longue marche vers le progrès. Pourtant, à l’instar de n’importe quelle autre, cette histoire est complexe et désordonnée. Comme le souligne Rudolph Kingslake dans son ouvrage sur l’histoire des objectifs photographiques,
[t]oute tentative visant à aborder l’histoire des objectifs photographiques selon une approche strictement chronologique se heurte d’emblée à une multitude de croisements et de contre-courants. Les choses seraient simples si chaque type d’objectif avait été inventé, développé, perfectionné puis abandonné sur une période bien définie, un type succédant clairement à un autre, au fil du temps. Au grand dam de l’historien, mais pour le bonheur des photographes, les objectifs développés et utilisés à une même période étaient de types très variés[2].
Fondateur de l’Institut d’optique de l’Université de Rochester et responsable de la conception optique chez Eastman Kodak, Kingslake émet ici une mise en garde fort utile : comme celle de nombreuses technologies du cinéma, l’évolution des lentilles optiques puis des objectifs n’a rien de linéaire. Pourtant, le récit émanant des constructeurs — lequel se déploie dans les publicités, les livres et les catalogues – semble prétendre le contraire. Ce récit donne, tant aux professionnels qu’aux amateurs, l’impression que l’histoire de cette technologie n’a été qu’une avancée constante vers le progrès, où se sont succédé des produits toujours plus performants.
Ce parcours s’intéresse en particulier à la société Zeiss. Ce constructeur a joué un rôle clé dans l’émergence de l’optique moderne et dans son industrialisation à la fin du XIXe siècle. Nous verrons en quoi Zeiss a participé à l’essor d’une certaine culture visuelle et d’une infrastructure optique qui, sans être initialement destinées au cinéma, ont permis de fournir des technologies standardisées couramment employées durant la première phase de son internationalisation.
Notre étude couvre en priorité la période s’étendant de 1886 à 1915. C’est en 1886 que Zeiss commence à produire du verre crown-baryum, matériau essentiel à la fabrication des objectifs « anastigmatiques ». En 1915, alors que les conflits militaires en Europe s’intensifient, l’entreprise commence à dissoudre ses partenariats internationaux. Dès lors, toutes les ressources sont mises au service de l’effort de guerre, ce qui transformera en profondeur les modalités de la circulation internationale du verre et des savoirs en matière d’optique. Les années 1890 à 1915 coïncident par ailleurs avec les débuts du cinéma. Ainsi, nous verrons comment la société Zeiss a développé non seulement des objectifs, mais aussi un vaste marché et un ensemble de croyances relatives au fonctionnement et aux critères de qualité des objectifs de précision[3].
