Les infrastructures de la diffusion en continu - Texte 2
Les catalogues cinéphiles s’appuient ici très largement sur les acteurs dominants du secteur. La présence des outils d’Amazon, notamment son service infonuagique Cloudfront, reflète la place incontournable de l’entreprise de Jeff Bezos sur ce marché. Cette place résulte des investissements considérables nécessaires au développement de très larges infrastructures d’hébergement et de diffusion des données. D’autres catalogues comme The Criterion Channel (Vimeo CDN), Filmstruck (cdn.krxd.com) ou Sundance Now (Zencdn.net) font affaire soit exclusivement, soit de manières complémentaires avec d’autres entreprises. Les images de couverture et les pages des sites peuvent alors être téléchargées depuis un serveur situé dans une ville et alors que les copies numériques des films le sont depuis une autre, localisée plus près de l’abonné. Une base de données hébergée chez le fournisseur d’accès Internet de celui-ci peut intervenir pour réduire le temps de chargement des données (selon le principe du CDN). Autre catalogue de taille modeste, Sundance Now bénéficie également des outils fournis par la plateforme cloudinary.com, un service d’hébergement infonuagique auquel l’entreprise semble accéder par l’intermédiaire de sa maison mère, AMC Networks. Celle-ci aurait ainsi fédéré les catalogues de ses différentes filiales de vidéo par abonnement dans un même système de gestion et de diffusion des contenus.
On l’aura compris, la transmission des images et des vidéos jusqu’aux appareils des internautes est résolument placée sous le signe de la démultiplication. Pour comprendre les conséquences de cette circulation à la fois éclatée et passant par de nombreux intermédiaires, prenons l’exemple d’un photogramme utilisé pour illustrer un film offert dans un catalogue cinéphile. Cette image fixe fait certainement partie d’un ensemble de contenus paratextuels associés à la copie numérique que le catalogue reçoit de la part du producteur ou du distributeur. Il se peut également que le photogramme soit le produit d’une extraction, d’un arrêt sur image pratiqué par les équipes de programmation. Une fois téléchargée dans la base de données du catalogue, l’image va subir plusieurs traitements en vue de sa diffusion en ligne. Elle est redimensionnée et compressée selon différents formats pour assurer sa compatibilité avec les multiples instances d’affichage dans le site (sous forme de vignette dans une liste ou comme image de couverture, par exemple) et pour optimiser le temps de son téléchargement sur les appareils des abonnés. Elle est ensuite répliquée au sein du réseau de serveurs qui vont assurer sa transmission sur les territoires couverts par le catalogue. Il en va de même pour les contenus vidéo, eux aussi démultipliés en plusieurs fichiers, chacun selon des formules de compression et des formats différents. L’utilisation de plusieurs taux de compression permet de s’ajuster à des débits de connexion différents et, toujours par démultiplication, d’envoyer le flux vidéo à destination d’une série d’écrans de tailles et de résolutions diverses. La plupart des catalogues cinéphiles offrent en effet de visionner les films à partir d’environnements logiciels conçus pour les téléphones, les tablettes, les téléviseurs connectés et d’autres appareils de lecture vidéo (Apple TV, Chromecast, Roku).
On peut recenser trois conséquences de la démultiplication des images et des sons au sein de ce processus. La première, très pragmatique, concerne encore une fois l’incapacité des catalogues à assurer eux-mêmes la réussite de cette circulation. C’est pourquoi ils délèguent la gestion de celle-ci à des compagnies tierces. Ces dernières assurent notamment le développement et le suivi des multiples applications logicielles liées à chaque appareil de destination. L’entreprise You.i TV développe, par exemple, l’interface multiplateforme du catalogue Filmstruck pour le compte de Turner Classic Movies et de la Criterion Collection, qui opèrent le site en partenariat dès 2016 et jusqu’à sa fermeture abrupte à la fin de 2018. L’entreprise propose des solutions tout-en-un à de grands groupes médiatiques. Elle est derrière les interfaces de Crackle (Sony) et de Shomi (Rogers), et travaille pour le compte de Twitch, la filiale d’Amazon consacrée à la diffusion en direct de sessions de jeu vidéo, ainsi que pour le groupe Fox. Son travail pour Filmstruck fait partie d’une stratégie plus large, le conglomérat Time Warner ayant investi plus de 10 millions de dollars dans la société[3]. Les catalogues dont les moyens sont limités peuvent aussi faire affaire avec des fournisseurs de formules préconçues, à adapter ensuite selon leurs besoins particuliers. Tënk et LaCinetek travaillent ainsi avec le système de gestion de contenu Kinow. Le paquet de services offerts par cette société comprend le site Internet, l’hébergement, la gestion des paiements et l’intégration du design. La collaboration entre ces acteurs aux finalités et aux méthodes différentes se heurte parfois à des enjeux de compréhension à propos des aspects techniques, ainsi que des stratégies et des finalités à adopter pour mettre en valeur l’offre de titres[4]. Les catalogues luttent alors contre les limitations et les rigidités de systèmes techniques qui leur sont, de fait, imposés.
