Entretien avec Hervé Pichard
Entretien avec Hervé Pichard réalisé par Vincent Deville à la Cinémathèque française (Paris) le 11 mai 2018
À quelle occasion avez-vous eu l’envie et l’idée de réaliser la série des films perforés?
À l’origine des films perforés, il y a l’envie d’utiliser des images de copies qu’on ne garde pas à la Cinémathèque française (pour des raisons diverses : multi-copies, virées, improjetables, etc.[1]). Dans la démarche de travailler sur la copie d’un film japonais, j’ai sollicité Mayumi Matsuo, l’actrice qui avait joué dans mon court métrage Dernier jour à Paris, et qui est japonaise. Je voulais qu’on réfléchisse ensemble à comment est-ce qu’on pouvait détourner ces images. J’avais déjà cette idée d’utiliser une perforeuse de classeur pour ne plus avoir une image carrée ou rectangulaire, ce qui est la base de la projection cinématographique depuis ses origines, mais au contraire pour obtenir une forme ronde. C’est une forme beaucoup plus naturelle, au sens premier du terme, puisque le rond est très présent dans la nature, et également très proche de l’univers culturel japonais. Nous avons donc eu le projet de perforer les images, et ensuite le travail de réflexion a consisté à visionner le film, à savoir quelles images on pouvait sélectionner, en fonction des symboliques, des personnages, et puis surtout de ce que ça représentait visuellement, pour avoir des images un peu fortes. Dans un premier temps on ne perfore pas, on regarde le film et on coupe directement dans la copie les plans qu’on aime bien et on en fait des petits rouleaux qu’on numérote et qu’on répertorie dans un classeur avec une description du contenu. Une fois qu’on a ce petit rouleau, qu’on a choisi parce qu’il y avait des images qui nous intéressaient – soit pour la partie centrale de l’image, comme le visage de Pam Grier, soit pour un petit détail –, on le déroule et on le regarde à la loupe et c’est là où il y a un travail de réflexion très précis. On perfore et on réfléchit au rythme qu’on veut donner à ces images.
Quelle est la pellicule utilisée sur laquelle viennent se loger les images rondes issues de la perforation?
C’est de l’amorce 16 mm, qui est blanche en fait! On travaille sur du blanc, opaque, et ensuite en projection ça donne du noir. Dans la répartition, il y en a un qui fait les trous sur la perforation 16 mm, et l’autre qui choisit les images et récupère les petites pastilles dans la pellicule 35 mm. Lorsqu’on perfore dans de la pellicule 35 mm, on n’est pas obligé de prendre l’objet principal ou le personnage principal, on peut prendre un détail, une chose à laquelle on ne fait pas du tout attention lorsqu’on regarde le film. On peut « zoomer » sur un détail qui nous intéresse ou qu’on trouve beau ou pertinent par rapport à ce qu’on a monté et montré avant et ce qu’on veut montrer après. Là, on est vraiment dans une logique de montage. Quelle image suit une autre? Qu’est-ce qui doit la précéder? Pour qu’il y ait du rythme, de la dynamique, une évolution… À la fois dans le rythme et aussi dans les couleurs, l’esthétique… dans une forme plastique.
Les films perforés sont très vifs, très rythmés : comment abordez-vous techniquement cette question-là?
Le rythme, on va le donner non pas seulement par le choix des perforations sur la pellicule 35 mm, mais aussi en fonction de l’espacement des perforations sur la pellicule 16 mm. La précision du rond intervient également. Si on le met toujours à la même place dans le cadre, la perception visuelle ne sera pas la même que si on le décale un petit peu, et quelque fois on le décale complètement, et on a alors l’impression qu’il y en a deux dans le même cadre. Mais ce n’est que le défilement rapide de l’image qui donne cette impression de superposition. Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut faire des effets de ralenti ou d’accéléré. Si on prend sur la pellicule 35 mm une image à chaque fois, mais qu’on les espace sur la pellicule 16 mm, on obtiendra un effet de ralenti. À l’inverse, si on prend une image sur trois et qu’on les place sur toutes les images de la pellicule 16 mm, on aura là un effet d’accéléré. Et si on mélange deux images en montage alterné photogramme par photogramme de deux personnages, ils vont se confondre par un effet de morphing. À l’inverse, si on décale deux images, cela donne l’impression que les deux images sont décalées dans un même espace. Et évidemment on peut cumuler tous ces effets pour avoir davantage de confusion et d’abstraction. C’est une démarche assez ludique. La perception de ces images ne pousse pas forcément à la réflexion même s’il y en a une, elles apportent un côté purement sensoriel et ludique.
Est-ce que les ronds sont immédiatement prélevés et collés tout de suite ou bien est-ce qu’ils sont d’abord mis de côté?
Non, comme on ne travaille pas forcément au même rythme, celui qui fait les perforations sur la bande 16 mm, si cela nécessite beaucoup d’attention, va aller tout doucement, si on veut vraiment qu’il y ait un alignement, et donc on fait ce travail en parallèle, et il y en a un qui va prendre de l’avance sur l’autre. Ensuite on repart sur une nouvelle séquence. On a des feuilles blanches de carnet et on numérote la série dans l’ordre de passage. Ce sont des cahiers avec toutes les petites perforations qui sont positionnées dans l’ordre et qui sont numérotées, sachant qu’il faut faire attention aussi au sens droite/gauche, comme c’est tout petit on ne voit pas toujours bien, surtout sur les visages. Après ce n’est pas grave, à plusieurs reprises on s’est trompés.
Une fois que l’amorce blanche est perforée, vous scotchez sur toute la longueur pour faire tenir les perforations?
Pas sur toute la longueur, mais des petits morceaux de scotch 35 mm. On fait la perforation, on met le scotch en dessous, on place la pastille et on retourne le scotch pour que ce soit scotché des deux côtés. On fait des bandes, donc quand on retourne l’ensemble, et qu’on a fait des bandes trop grandes, le scotch peut se plier à certains endroits, il peut y avoir de l’air, des pliures, des imperfections supplémentaires qui se rajoutent aux imperfections que l’on peut trouver sur l’image. Même si les images sont plutôt belles, il y a des taches, des rayures, la manipulation avec nos mains…
Travaillez-vous sur un ruban d’amorce d’un seul tenant ou sur des fragments que vous assemblez ensuite?
On ne veut pas couper l’amorce 16 mm qu’on a au départ, quitte à ce que le résultat qu’on a voulu ne soit pas celui qu’on a en finalité. Parfois, on peut être un peu déçus, mais aussi agréablement surpris, donc on ne coupe pas, on ne retire pas, et ça fait partie du processus de création de voir ce que ça donne. Mais c’est aussi parce qu’il y a ce travail de réflexion en amont, qui consiste à se dire qu’il faut donner du relief, donc on peut commencer doucement, puis on fait des pauses, puis une accélération. Ça on le sait dès le départ quand on perfore, on pourrait même d’ailleurs perforer une grande partie du film avant, pour se focaliser ensuite sur les motifs, en fonction du rythme qu’on a créé. L’idée n’est pas de scénariser tout en amont, pour se donner une liberté et pouvoir changer quand on se voit, en général une fois par semaine. Et même si on a prévu une accélération, on peut se dire que ce ne sont pas ces images-là que l’on va mettre mais d’autres, qui fonctionnent bien aussi, tout simplement parce que ce jour-là on a envie de travailler plutôt sur Pam Grier sur son bateau, parce qu’elle est en bleu, et qu’on trouve ça chouette, plutôt que sur Pam Grier en robe!
Est-ce que vous avez utilisé plusieurs perforeuses avant de trouver la bonne? Est-ce qu’il y a eu le besoin d’essayer plusieurs outils?
Oui, on a une collection de perforeuses! Enfin une collection, c’est un bien grand mot. Mayumi a essayé plusieurs perforeuses, et il a fallu en choisir une. Ce qui est compliqué, c’est que si on n’utilise pas la même, cela peut jouer. On dit toujours que ces outils sont normalisés, mais c’est comme au cinéma, il n’y a pas de norme, et il peut y avoir des perforations qui n’ont pas tout à fait la même taille, ce qui fait qu’on est obligé d’avoir les mêmes outils.
Qu’est-ce qui vous a fait changer à un moment donné ou poussé à en essayer plusieurs?
C’est comme un marteau, s’il ne marche pas bien, on le change! On en a fait des trous! Et je peux témoigner qu’il y a des perforeuses qui ne sont pas de très bonne qualité. D’une part parce qu’elles ne sont pas agréables, et par ailleurs elles ne font pas un beau cercle. Même si on ne cherche pas à avoir une image parfaite, bien au contraire, mais comme c’est une image qui est destinée à la projection, en projection on voit bien que le cercle est mal découpé.
On voit en effet qu’il peut y avoir un intervalle, un petit interstice où la lumière passe. C’est quelque chose que vous avez cherché à obtenir?
On cherche à ce que ce soit bien comblé, mais s’il y a des petits dérapages parce qu’on s’est endormis, ce n’est pas grave, ça fait partie de la vie! J’insiste là-dessus, on ne se formalise pas, et on accepte toutes les erreurs, les aléas… Pourquoi? Parce qu’on veut donner de la matière, offrir de la matière. Alors c’est d’autant plus intéressant par rapport aux projections numériques : c’est un plaisir de travailler sur ces films-là, car finalement aujourd’hui nos métiers nous éloignent de la manipulation des supports argentiques, de ce travail artisanal de manipuler la pellicule, de la couper. Ici nous sommes amenés à utiliser à la fois les outils traditionnels du cinéma – des ciseaux, une presse, du scotch, de l’amorce, qui sont vraiment les outils propres au montage dans le cinéma traditionnel, et donc de fait ce sont des outils qu’on n’utilise plus aujourd’hui – et des outils un peu différents de ceux qu’on utilise pour le montage de films. Alors pour nous ça reste encore un vrai plaisir, par ce biais, d’utiliser ces outils-là. En projection, on peut ressentir cette matière plastique, on est sur de l’image numérique, mais aussi sur une image argentique. Même si aujourd’hui on peut montrer le film en 16 mm ou en numérique, j’ai quand même l’impression qu’on ressent la matière.
Est-ce que vous avez été amenés à inventer des outils ou à bricoler des stratégies particulières, soit pour normaliser un processus, comme le fait que tout soit bien aligné, ou au contraire pour désorganiser?
Alors, pour tout ce qui relève de la désorganisation, on la laisse faire toute seule, parce que c’est très facile! Par contre, dès qu’on veut être précis, par exemple lorsqu’on veut des ronds très alignés, on note au préalable le centre du rond sur la pellicule 16 mm. Ensuite, avec la perforatrice on arrive mieux à se positionner. Mais ce n’est pas évident car ce n’est pas un outil qui permet de voir, cependant on y arrive. Globalement ce sont vraiment des outils très simples.
